La situation en Syrie ne pourra que se diriger dans le même sens, celui du «mandat conjoint». La guerre civile en cours ne pourra engendrer de résultats définitifs à court terme, car les forces en présence semblent mutuellement incapables de l’emporter. L’attitude de la communauté internationale attire ici l’attention, car cette dernière, loin de se diriger vers une solution radicale ou une intervention, semble au contraire favoriser l’éclatement et la «fédéralisation» du pays. Le meilleur exemple demeure la question des missiles Patriot déployés récemment à la frontière turco-syrienne, qui, loin de protéger uniquement la Turquie d’une agression syrienne, permettraient surtout, de par leur portée, de créer au-dessus du Nord syrien et de l’ensemble de la région d’Alep une véritable «zone d’exclusion aérienne» interdite à l’aviation militaire du pouvoir central, similaire à celles qui furent créées durant les années 1990 au-dessus de l’Irak, et notamment au Kurdistan. Le nord de la Syrie semble ainsi voué à échapper de plus en plus au contrôle du pouvoir de Damas, la Syrie se dirigeant vers une scission interne progressive avec, d’un côté, un camp proche de la Turquie, et de l’autre, un camp proche de l’Iran, incluant notamment les alaouites. L’ensemble des autres communautés, notamment les Kurdes, les chrétiens et les druzes, devront déterminer leurs choix en fonction de cette situation nouvelle. Cependant, les chrétiens ou les druzes ne constitueront probablement pas un «camp» séparé, mais demeureront, comme au Liban, liés à l’équilibre sunnite-chiite-alaouite (notons que les sunnites syriens sont eux-mêmes partagés en plusieurs tendances islamistes et laïques, à l’instar de ceux d’Égypte). En consacrant l’effondrement interne du pays et l’entrée en force des acteurs régionaux, cette nouvelle architecture syrienne soulignera la relativisation du pouvoir «national» des alaouites au profit du pouvoir «régional» de l’Iran, désormais protecteur des chiites et des alaouites eux-mêmes. L’Iran va remplacer politiquement les alaouites à Damas, conjointement avec la Turquie et les États-Unis: telle est la constante du futur. Une situation qui présenterait cependant pour les alaouites des gages de sécurité, car les équilibres politiques dans ce Proche-Orient «fédéralisé» (Irak, Syrie, Liban) deviendraient étroitement interdépendants, et liés à l’équilibre régional d’ensemble. Les alaouites ne seraient donc plus seuls, et pourraient éventuellement compter, en sus du soutien iranien, sur le poids des chiites majoritaires en Irak pour équilibrer le poids des sunnites.
Le rôle de la Chine et surtout de la Russie dans la crise syrienne est à analyser dans la perspective du rôle iranien. Téhéran déploie en effet également son influence en direction de l’Asie centrale, où les armées américaines, en frappant le régime des talibans sunnites afghans, ont ouvert la région à l’influence iranienne (incluant le Tadjikistan à majorité persanophone et l’Afghanistan qui abrite une forte communauté chiite, les Hazaras). Or l’Asie centrale, région d’une importance stratégique, recèle d’importantes réserves de pétrole tout en se situant au point de rencontre des grandes puissances asiatiques, la Russie, la Chine et l’Inde, qui entretiennent l’une envers l’autre une méfiance extrême. Toute modification de l’équilibre local pourrait s’y traduire par un basculement à l’échelle du continent, avec des conséquences mondiales. Une intrusion de l’Iran pourrait ainsi bousculer cet équilibre entre les puissances asiatiques, d’autant que les États-Unis pourraient de leur côté jouer sur ces rivalités pour continuer de maintenir leur leadership, en vertu du principe de «diviser pour régner». La Russie a veillé par conséquent à faire pression sur les différents protagonistes (dont les États-Unis et l’Iran) en intervenant à l’autre extrémité de la zone d’influence iranienne, en Syrie, laquelle a constitué depuis 2011 le champ de bataille d’une lutte dépassant le cadre purement syrien; de la même manière que le Liban avait fait office pendant des décennies de terrain d’affrontement pour des enjeux allant au-delà du cadre purement libanais.
Une question demeure: l’Iran, lui, verra-t-il en définitive la consécration de son rôle régional ou bien sera-t-il frappé à son tour par la puissance militaire américaine? Deux réponses à cela: à court terme, la situation ne semble pas se diriger vers un affrontement militaire immédiat entre l’Amérique et l’Iran, mais vers une prolongation de l’équilibre actuel. Et, à plus long terme, quoi qu’il arrive, il sera difficile d’empêcher Téhéran de déployer son influence politique et religieuse à travers le «boulevard» que lui ont ouvert les forces américaines en direction de la Méditerranée, en frappant en 2003 le régime irakien.
Fouad KHOURY HÉLOU

