Boutros Harb.
Au Liban, c’est décidément, plus que jamais, le monde à l’envers... La victime est poursuivie par la justice, alors que l’accusé court librement les rues. Tel est le cas de l’affaire du député Boutros Harb qui a été la cible l’été dernier, le 5 juillet 2012, d’une tentative d’assassinat dont l’auteur – un membre du Hezbollah répondant au nom de Mahmoud el-Hayek – avait été pris en flagrant délit alors qu’il plaçait des explosifs dans l’ascenseur de l’immeuble où est situé le bureau de M. Harb, à Badaro. Le suspect avait toutefois été évacué en catastrophe en direction de la banlieue-sud de Beyrouth (chasse gardée du Hezbollah) par des éléments se réclamant des services de renseignements de l’armée. Depuis, Mahmoud el-Hayek est en liberté, et le Hezbollah a constamment refusé de le remettre à la justice pour les besoins de l’enquête.
Au terme d’un flottement de plusieurs mois, un mandat d’arrêt a finalement été émis samedi dernier par le commissaire du gouvernement près le tribunal militaire, le juge Sakr Sakr, contre le cadre hezbollahi. Le président Michel Sleiman avait appelé à ce sujet, à deux reprises, les autorités judiciaires à engager sans tarder des poursuites contre les suspects dans l’affaire Boutros Harb (ainsi que dans l’affaire de l’ancien ministre Michel Samaha).
Réagissant à la publication du mandat d’arrêt, M. Harb a rendu hommage lundi au président Sleiman ainsi qu’au juge Sakr pour leur détermination à ne pas étouffer l’affaire de l’attentat de Badaro. Il a toutefois affirmé explicitement que le Hezbollah avait exercé des pressions contre certains juges afin d’empêcher que des poursuites soient engagées contre Mahmoud el-Hayek.
« Certains juges sont de connivence avec le Hezbollah », avait déclaré, lundi, M. Harb.
Ces accusations lancées contre certains juges ont poussé le procureur général de la République, le juge Hatem Madi, à réclamer la levée de l’immunité parlementaire du député de Batroun. Fait particulièrement surprenant : le procureur a implicitement douté que l’attentat déjoué de Badaro visait M. Harb, prenant ainsi le contre-pied du commissaire du gouvernement près le tribunal militaire qui a émis le mandat d’arrêt contre Mahmoud el-Hayek sous le chef d’inculpation d’avoir préparé l’attentat contre M. Harb...
(Lire aussi: Harb : Le Hezbollah a fait pression sur la justice pour ne pas inculper Mahmoud el-Hayek)
Dans une lettre officielle adressée au ministre de la Justice, le juge Hatem Madi relève en effet que l’immeuble où les explosifs étaient en train d’être placés abrite « un appartement appartenant au ministre de la Défense, Fayez Ghosn, plusieurs institutions commerciales, des bureaux, et un bureau appartenant au député Boutros Harb ». Dans sa lettre, le procureur dénonce dans ce cadre le fait que M. Harb s’emploie à « monopoliser et limiter cette affaire à sa seule personne ». Une façon contournée de dire que l’attentat n’était peut-être pas dirigé contre M. Harb (ce qui est en contradiction avec la teneur de l’acte d’accusation).
En tout état de cause, le juge Madi (qui a rencontré hier soir M. Nabih Berry) estime que les propos tenus par le député de Batroun après la publication de l’acte d’accusation constituent « une atteinte préméditée contre le chef de l’État et la présidence de la République » car ils insinuent que le président est intervenu dans le cours de la justice et qu’il a pris parti dans cette affaire. Le procureur dénonce en outre les accusations de collusion avec le Hezbollah lancées par M. Harb contre certains magistrats. « La justice n’est complice de personne, souligne le juge Madi. La déclaration du député représente une atteinte à la dignité de la magistrature ou d’une partie de l’autorité judiciaire, de même qu’elle constitue un message d’intimidation sans précédent. » En conclusion, le procureur souligne que l’immunité parlementaire tombe lorsque le député dévie de sa mission « pour satisfaire des intérêts personnels », réclamant que cette immunité soit levée.
Harb : Le juge Madi a proposé un marché
Réagissant à la mesure prise par le procureur à son encontre, M. Harb a déclaré en soirée à L’Orient-Le Jour : « Le procureur s’est senti sans doute visé par mon insinuation concernant les pressions exercées par le Hezbollah sur certains magistrats. Il a voulu peut-être se défendre, mais il va regretter sa démarche. Je ne vais pas me taire, et je demande au Parlement de lever mon immunité parlementaire car je veux m’adresser à la justice pour tout dévoiler. »
En fin de soirée, M. Harb a indiqué, dans une interview à la télévision du Futur, qu’à la suite de pressions exercées par un haut responsable du Hezbollah, Wafic Safa (responsable du service de sécurité du Hezbollah), le procureur Madi avait proposé « un marché » en base duquel l’accusé serait entendu par les enquêteurs à condition qu’il ne soit pas appréhendé et qu’il soit maintenu en liberté immédiatement après son interrogatoire. Ce marché a été rejeté par les enquêteurs, a souligné le député de Batroun.
La position du juge Madi a provoqué une levée de boucliers dans les rangs du 14 Mars. M. Harb a reçu sur ce plan de nombreux appels téléphoniques, notamment du président Amine Gemayel, du leader du courant du Futur Saad Hariri, de l’ancien Premier ministre Fouad Siniora, du député Nadim Gemayel, du leader du Parti national libéral, le député Dory Chamoun, des députés Marwan Hamadé et Tammam Salam, de l’ancien député Bassem Sabeh, qui ont tous stigmatisé la démarche du juge Madi, exprimant leur solidarité avec M. Harb.
Dans une déclaration à la presse, M. Hamadé a appelé dans ce cadre « le président Nabih Berry, les membres du bureau de la Chambre, les députés et les avocats, à adopter une attitude courageuse pour mettre un terme à cette mascarade ». « En tant que membre du Parlement, et en tant que l’une des victimes des tentatives d’assassinat qui ont visé des leaders nationaux, j’adresse à la justice un seul conseil, l’invitant à cesser de s’en prendre aux victimes et à poursuivre plutôt le groupe de tueurs qui font pression sur la justice et les magistrats en ayant recours aux menaces. »
Le député Antoine Zahra, membre du bloc parlementaire des Forces libanaises, a rendu un vibrant hommage à M. Harb, soulignant qu’il est déplorable de constater que « ceux qui défendent réellement l’indépendance de la magistrature se transforment en accusés alors qu’ils avaient rendu hommage à la position du président de la République parce qu’il avait appelé à la dynamisation de l’autorité judiciaire ».
Quant à M. Michel Moawad, président du « Mouvement de l’indépendance », il a souligné que la démarche du juge Madi « nous rappelle la ligne de conduite de Addoum (l’ancien procureur Adnane Addoum) et reflète une volonté de transformer la magistrature d’un pouvoir indépendant en un instrument de règlement de comptes ».
L’association « Journalistes contre la violence » a rendu hommage de son côté à M. Harb, déplorant vivement que « la victime, sauvée par la Providence, se transforme en accusé, alors que le criminel se déplace en toute liberté au vu et au su de tout le monde ».
Le secrétariat général du 14 Mars
Signalons en conclusion que le secrétariat général du 14 Mars a publié dans l’après-midi un communiqué dans lequel il souligne les points suivants :
– la demande de levée de l’immunité parlementaire a été faite moins de 48 heures après la déclaration du député Boutros Harb, alors que les poursuites contre le responsable du Hezbollah, Mahmoud el-Hayek, ont été engagées sept mois après l’attentat manqué.
– Le secrétariat général estime que la démarche du procureur ne repose sur aucune base judicaire et semble avoir pour but d’orienter l’investigation, du fait que la lettre (du juge Madi) souligne que M. Harb n’est pas seul dans l’immeuble et qu’il cherche à ramener l’affaire à sa seule personne.
– Nous rappelons au juge Madi que le jour des obsèques du martyr Wissam el-Hassan, le président de la République avait réclamé publiquement que l’enquête dans l’affaire Samaha-Mamlouk soit accélérée. En réclamant ainsi que l’enquête soit accélérée, le chef de l’État montre qu’il est conscient des atermoiements au niveau de certaines procédures judiciaires en rapport avec la sécurité nationale, comme c’est le cas de la tentative d’assassinat du député Boutros Harb.
– Le secrétariat général proclame son entière solidarité avec le député Boutros Harb et demande au juge Hatem Madi de revenir sur sa décision, dans l’intérêt de la magistrature.
Il convient d’indiquer enfin que M. Harb tiendra aujourd’hui, à 12h30, une conférence de presse à son domicile de Hazmieh.
Lire aussi
Le Hezbollah impliqué dans l’attentat terroriste de Bulgarie, affirme un quotidien saoudien


Poutine estime que le conflit en Iran a détourné l'attention de Washington de l'Ukraine