Le réfugié que j’ai un jour été a senti soudain remonter en lui toute sa rage, toutes ses souffrances accumulées, toutes ses angoisses et toutes ses inquiétudes, toutes les humiliations subies. Chaque Libanais qui a fui Damour par la mer, la peur au ventre, en laissant sa vie derrière lui, celui qui a fui La Quarantaine en camion, celui qui a fui Zahlé, celui qui a quitté el-Qaa, celui qui a fui Achrafieh, Salima, Zandouka, Qanat, Chekka, Tripoli, Qobayate, Aley, Bhamdoun, Bdédoun, Houmal, Souk el- Gharb, Remailé, l’est de Saïda, Tyr, Bint-Jbeil, Qaouzah, Rmeich, Haret Hreik, etc. ont cherché désespérément un asile.
Ce Libanais qui a connu la fuite sur les routes, sous les obus, avec ascendants, femmes et enfants, parfois bien portants, souvent malades, n’ayant pour toute fortune que les vêtements qu’ils portaient et le peu d’effets personnels qu’il était arrivé à transporter dans sa fuite, ce Libanais était soulagé de se retrouver, à la nuit tombée, avec sa famille dans une salle de classe réquisitionnée pour la circonstance, une salle de classe au carrelage gelé, aux fenêtres disjointes laissant passer le froid de l’hiver et meublée de matelas de mousse, recouverts de couvertures en laine grossière puant la naphtaline. Ce Libanais était soulagé de pouvoir recevoir les médicaments chroniques que sa vieille mère n’avait pas pu prendre avec elle ; il avait été soulagé de recevoir la caisse de victuailles et le kit de propreté qui avaient permis aux enfants de se laver les dents après avoir fait la queue devant les robinets et à son épouse de pouvoir donner du lait chaud au dernier-né.
Un peuple qui a vécu ça dans sa chair et qui reste indifférent à la situation de réfugiés qui fuient le même mal dont il a si longtemps souffert est un peuple qui a perdu son humanité. La peur de l’autre, l’individualisme et les radicalisations confessionnelles ont fait perdre aux Libanais leur libanité, il ne faut pas les laisser détruire leur humanité.
La question ne devrait pas être aujourd’hui de savoir si on aide les réfugiés ou pas ; elle est plutôt de planifier l’aide à leur porter de la manière la plus efficace possible tout en préservant les équilibres sociodémographiques fragiles qui pourraient mettre en péril le tissu social libanais. En termes d’efficacité, la situation est très claire : il y a extrême urgence. Nous connaissons cette semaine une vague de froid comme nous n’en avons pas connue depuis trente ans et les réfugiés recensés vivent dans des conditions très précaires.
Le dossier comporte trois dimensions : sécuritaire, technique et financière. Le gouvernement libanais est effrayé par la première dimension, il n’a aucune compétence pour la seconde et ne dispose d’aucune ressource pour la troisième, bien au contraire. Il est donc indispensable de développer un partenariat avec des acteurs compétents afin de traiter ce dossier. S’il est entendu que le Liban doit conserver la haute main sur l’aspect sécuritaire du dossier, le Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations unies (UNHCR), le Comité international de la Croix-Rouge (CICR), la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge ainsi que plusieurs organisations non gouvernementales (ONG) internationales ont développé un modèle de gestion des flux migratoires de réfugiés en temps de crise qui a l’avantage de fonctionner relativement vite et bien. En termes de financement, les pays donateurs, bien que prêts à payer, ne semblent pas enclins à le faire directement au gouvernement libanais mais seraient tout à fait disposés à le faire à des organisations ayant prouvé leur efficacité sur le terrain et pouvant aisément rendre des comptes sur la manière dont les fonds auront été dépensés. Aujourd’hui, le gouvernement libanais n’a qu’une seule option : conclure immédiatement un accord avec les organisations internationales et les pays donateurs par lequel on se partagerait les responsabilités et déclencherait l’action. Le HCR et les ONG auront à mettre en place des camps en nombre suffisant, dans des zones proches de la frontière syrienne, afin de faciliter le retour des réfugiés à terme dans leur pays, tout en leur assurant leurs besoins primaires d’une manière digne et efficace. Les pays donateurs s’engageront à couvrir les frais de l’opération d’une manière durable jusqu’au retour des refugiés dans leur pays, et l’État libanais aura la responsabilité de la gestion de la question sécuritaire et de la distribution géographique des réfugiés.
Libanais, de grâce réagissez, ne vous laissez pas aller à perdre votre humanité.
Au nom de tous ceux qui ont souffert, au nom de tous ceux qui sont tombés, au nom de tous ceux qui ont rêvé un Liban humaniste, généreux et ouvert et qui ont donné leur vie pour lui, ne nous laissons pas faire, ne les trahissons pas. Obligeons ce gouvernement à agir dans le bon sens, obligeons-le à prendre les bonnes décisions. Des enfants en bas âge ont froid et faim, des vieillards ont besoin de soins, des familles entières vivent dans l’angoisse et la précarité.
Nous devons agir pour que nos enfants n’aient pas honte de nous.


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