Depuis plusieurs années déjà, le mal était là, bien là... Sournois, insidieux, rampant tel un cancer. Un mal tenace, coriace qui ne cède pas du terrain, mais qui est au contraire d’une efficacité redoutable et qui continue à proliférer dans l’indifférence quasi générale. Cela a d’abord commencé dans les différentes banlieues de Beyrouth ; puis le mal s’est propagé pour contaminer la capitale en général et frapper de plein fouet Achrafieh en particulier. Bizarre est ce phénomène qui, après s’être attaqué aux dernières
parcelles de terrain encore disponibles, a pris d’assaut le plus simplement du monde les édifices. Eh oui, la tendance du moment est de détruire d’anciens immeubles pour construire à leur place des tours qui défient les lois de la gravite et qui donnent le tournis. Les terrains vides et autres parkings étant en rupture de stock, on n’a pas trouvé mieux que de se rabattre et de s’acharner sur ce qu’il y a de plus sacré mais aussi de plus vulnérable dans un pays: son patrimoine. Car ce ne sont pas des ruines qu’on est en train de sacrifier ni des bâtiments à l’abandon, mais le plus souvent des immeubles des années 50 ou 60, très corrects mais qui ont aux yeux de leurs propriétaires ou des promoteurs qui les ont dans le collimateur la malchance ou la mauvaise idée de n’être que de 5 ou 6 étages, c’est-à-dire normaux en dimension et en critères d’habitation, mais pas suffisamment rentables. Alors on s’échine depuis quelque temps, allègrement et sans aucune mauvaise conscience, à faire table rase du beau, de l’historique, du vécu. Petit à petit, l’identité architecturale de Beyrouth est grignotée, falsifiée, mutilée et ces bâtisses, témoins et piliers de notre mémoire, sont rasées l’une après l’autre. Pas ravalées, ni réhabilitées ni rénovées, mais carrément rasées. Les prochaines victimes seraient apparemment – et j’espère de tout cœur que je me trompe – les deux immeubles contigus juste en face de la librairie Antoine, à Achrafieh, deux immeubles pourtant ravalés dernièrement, au charme désuet, aux balcons tout en rondeur, avec volets et coquettes fenêtres en bois et petits jardins arborés devant l’entrée. En déambulant dans la capitale, on devine très rapidement l’ampleur du carnage. Oui, carnage, car c’est une vraie hémorragie que subit quotidiennement et à grande vitesse notre patrimoine architectural.
Notre cher ministre de la Culture se pavanait pourtant, il n’y a pas très longtemps, à Genève à l’occasion d’une exposition glorifiant les trésors libanais. Mais qu ‘en est-il des petits bijoux qui restent sur place ? Ceux-là, au lieu d’être protégés par une loi, sont foulés aux pieds et tombent les uns après les autres, victimes de l’avidité des promoteurs et de l’aveuglement des soi-disant responsables.
On a remplacé pour des raisons serviles et mercantiles la culture du beau par celle du rentable. De belles demeures ou des immeubles typiques des années 40-50 ou 60, avec leur cour intérieure, leurs balcons tout en courbes, leurs fenêtres avec arcades, leurs frises et leurs colonnes, leur plafond de 5 mètres, leur escalier extérieur ou a double révolution, qui font la joie des touristes et des amoureux des belles pierres, ces demeures sont détruites au profit de tours infâmes qui défigurent notre horizon, véritables colosses d’acier, de verre et de fer. Elles sont toutes pareilles, ces tours, identiques à celles qu’on trouve dans toutes ces villes émergentes, de Honk Kong à Singapour, en passant par Dubaï ou Doha. En deux mots, on est en train de « dubaïser » Beyrouth, ville orientale au charme incomparable, unique carrefour et témoin de plusieurs civilisations et imprégnée de tous les tendances, parfums et courants artistiques qui s’y sont frottés. En rasant ainsi sa mémoire architecturale, on la déshumanise, on la vulgarise et surtout on la dépersonnalise. On sacrifie ce côté « vintage » qui est irremplaçable car il véhicule le vécu, les souvenirs, les références visuelles et culturelles de notre enfance, les repères de la mémoire de chacun d’entre nous. Les grandes villes européennes ou autres métropoles ont été confrontées à un moment de leur histoire à ce genre de problème : urbanisme galopant, explosion démographique, mais la solution n’a jamais consisté, que je sache, à détruire le patrimoine pour le remplacer par des immeubles clones aux quatre coins du monde...
(à suivre)
Dr Maria BASSIL


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