Plus les téléphones sont intelligents, plus les enfants communiquent sommairement. Ma fille, expatriée, réservée pour Beyrouth le 22 décembre m’envoie le premier du mois un message contenant un sapin de Noël suivi d’un point d’interrogation. Même en son absence, la maison devait s’habiller de fête pour les quarante jours réglementaires, c’est-à-dire jusqu’à l’Épiphanie.
Dire qu’au moment des adieux en septembre, j’écrase une larme pensant : J’en ai aussi fini des faire-semblant de Noël. Si elle est assez grande pour vivre toute seule, elle l’est pour entendre l’horrible nouvelle. Je la lui annonce moi-même, de peur qu’elle ne l’apprenne par des étrangers : je hais le père Noël aussi violemment que je te l’ai fait aimer.
Rebelote ? Ce n’est pas encore cette année que je vais trouver refuge chez les témoins de Jéhovah avec lesquels je partage la détestation du raout de décembre. Alors, je fais de la résistance loin des malls et autres temples de consommation de cadeaux qui ne feront plaisir à personne et qui finiront sur e-bay le 26 au matin ! Je me console à l’idée qu’en retirant ma voiture des embouteillages je fais un cadeau aux automobilistes.
Je vais faire des « visites » de l’autre côté de la ville. Au bas d’un immeuble, je croise une jeune femme. Peau blanche, laiteuse, lumineuse. Yeux verts tristes sous son tchador. Je souris, elle s’accroche. Alépine, cherchant désespérément un cheikh pour demander conseil : Comment retourner à son mari après en avoir divorcé ? Elle tient aux prescriptions religieuses même si ses enfants lui manquent. Je suis de peu d’aide.
En rentrant, je passe devant mon vieux boucher. Je ralentis. Je le reconnais. Lui aussi. M’appelle par mon nom, trente ans et trente kilos après. Ce qui est beau dans la vie des quartiers, c’est que vous êtes toujours quelqu’un et jamais l’autre. Aujourd’hui, je ne lui achète pas que la viande pour farcir ma dinde, mais aussi mes lointains souvenirs.
Je rentre cuisiner. J’aimerais donner à ma fille le goût de la cuisine, le goût de la consolation par la chaleur du foyer, le goût de l’hospitalité table-ouverte. Elle se fait prier, passe la tête par la porte de la cuisine, retenant son impatience et ses cheveux en arrière :
– Je n’ai pas le temps, maman, je vais faire mon shopping de Noël !
– Mais qui t’apprendra à farcir la dinde ?
– Toi maman : envoie-moi un mail avec la recette et toutes les étapes.
Carla YARED


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