Reprenons. Tout est affaire de texte pour les constitutionnalistes ; il suffit d’abroger quelques édits et une main invisible se chargera de désamorcer les violences qui agitent un pays donné à la faveur d’une crise. En revanche, pour de vieux routiers de la res publica, seule une démocratie musclée serait en mesure de régler les convulsions dont le peuple est saisi de temps à autre, comme d’une épizootie saisonnière.
En l’espèce, qui irait prétendre que l’opposition syrienne a obtenu gain de cause au printemps 2011 ? Et pourtant les autorités baassistes avaient levé l’état d’urgence en vigueur depuis 1963. De ce fait, on pouvait désormais appeler à des rassemblements pacifiques, et le régime ne saurait plus procéder à des arrestations arbitraires, du moins théoriquement. De même, et entre autres mesures d’apaisement, le texte instituant la Haute Cour de sûreté de l’État avait été abrogé dans la foulée. Ainsi donc, l’état des lieux avait été modifié par un coup de baguette magique en vertu des décrets présidentiels 53, 54 et 161.
Mais qu’est-ce qui a changé dans les faits ? La violence est toujours là, consubstantielle qu’elle est à la société même (et pas seulement au régime), ce qui nécessite plus que jamais le recours à des mesures relevant de l’état de siège !
En d’autres termes, le régime d’exception n’est-il pas plutôt le principe dans les pays du MENA (Middle East, North Africa) ? Car l’urgence s’impose et sa déclaration ne fait que légaliser une situation de fait. En ce sens, la proclamation de l’état de siège aurait plus un effet déclaratif que constitutif. Et tant que la légitimité est en déshérence, les lois d’exception s’avèrent indispensables ! Autrement comment gérer un pays à la dérive, une entité issue de l’accord de Sykes-Picot, sans recourir à des procédés expéditifs pour parer au plus pressant, procédés qui ne s’encombrent guère de règles de procédure ou de formalisme contraignant. Encore une fois, la raison d’État doit prévaloir sur la Déclaration des droits de l’homme, sinon comment assurer la survie des institutions et l’intangibilité des frontières ?
Croyons-nous qu’une relation entre dirigeants et sujets (ra’aya), dénommés par ailleurs citoyens pour faire plus démocratique, peut être fondée autrement que sur le strict contrôle de toute forme d’expression et autrement que sur la répression de toute manifestation libertaire ? La crainte de finir sur le modèle irakien a pu saisir certains Syriens à la gorge. Attentats aveugles, divisions de fait et leur lot de misères au quotidien. Tout relâchement de la poigne de fer va faire éclore les séparatismes, et déchirer le tissu social qui vite fait sera atomisé !
Sociétés sans culture civique, on vous prescrit la rule of law ! Pire, des utopistes viennent prêcher à des convertis qu’une fois l’état de droit proclamé, la société civile va éclore comme les geysers qui jaillissent en Islande (Dahrendorf). Or la démocratie est le fruit d’un long apprentissage et le néologisme « société civile », dans son acception actuelle, a été ciselé à l’instant de la chute du mur de Berlin et de la transition de velours ; ce sont les sociétés civiles tchèque et est-allemande qui ont opéré le changement sans effusion de sang. Pouvons-nous en dire autant du trou noir syrien ou de la galaxie arabe sous prétexte que les choses se sont passées sans trop de dégâts en Tunisie ? Ce serait ignorer l’instinct grégaire et les charges émotionnelles que les foules, chauffées à blanc portent en elles et qu’il faut mater coûte que coûte avant qu’elles n’atteignent leur masse critique.
Certes il faut tenir le parti Baas et le clan Assad pour responsables de l’état archaïque de la culture politique dans un pays qui était bien parti à l’époque de la bourgeoisie urbaine et des awlad al-buyutat, avant que ne s’enclenchent les diverses thawrat , inqilabat et harakat tashihiya. N’est-il pas trop tôt pour lâcher la bride, se demandent des esprits chagrins mais réalistes ? La légitimité à l’encan appelle un pouvoir fort et la crainte d’un remake syrien de la tragédie libanaise hante l’esprit des décideurs. Paradoxalement, l’état d’urgence bien compris (sans recours, bien entendu, à des chabbiha ensauvagés) pourrait s’avérer un moindre mal en Syrie. Et nul besoin de l’instaurer ou de le lever. IL EST !
Cela dit, tout changement comporte sa part de risque, et n’est-ce pas qu’il faut parier sur l’avenir, quitte à ce que les lendemains triomphants avortent et se concluent en règlements de comptes ? Car le peuple des barricades, celui de l’insurrection, ne peut souscrire au préalable des primes d’assurance...

