Je passe sur le côté grotesque du 69, âge de notre indépendance, qui a fait l’objet de tous les calembours, mais tourner en ridicule le terme indépendance, l’amputer de ses deux premières lettres, dénigrer la symbolique de cet événement censé inspirer le patriotisme de chacun, parler de fête de la dépendance, du cèdre qui s’assèche, m’a désolé, et pour cause: ils ne sont pas loin de la réalité.
En fait, on apprend beaucoup en fréquentant les réseaux sociaux. Les personnes dont il s’agit sont en majorité d’une éducation supérieure, porteurs de diplômes universitaires, d’une certaine culture, parfaitement bilingues ou trilingues, parfois plus, bien au fait de l’actualité locale ou internationale, et ce n’est pas par plaisir ou pour la galerie qu’ils tournaient en ridicule ce jour du souvenir.
De leurs commentaires, il ressort une amertume à fleur de peau. Être désabusé n’est pas une mince affaire; un sentiment d’impuissance vous prend à la gorge, conscient que votre patrie est un jouet entre des mains grossières qui la tiraillent de toutes parts. Vous êtes là en spectateur, amorphe, abattu, la tête rentrée dans les épaules, sans prise aucune sur ce qui se passe, à subir le contrecoup des pressions que ces forces antagonistes exercent sur votre pays, jusqu’à le disloquer.
La plupart de ces personnes ont, par choix, refusé de prendre le chemin de l’exil; bon nombre d’entre eux n’auraient eu aucun mal à mener une vie calme et paisible sur les bords de la Seine, dans les quartiers huppés de Washington, de New York, ou d’ailleurs, c’est volontairement qu’ils se sont enracinés dans ce pays, par atavisme sans doute, mais assurément, pour qu’à l’heure du grand départ, ils reposent du sommeil du juste auprès de leurs aïeux.
Poétique, j’en conviens. Or chacune de ces personnes, comme beaucoup d’autres, à un moment donné de son existence, a connu ce sentiment de rage, d’envie exacerbée, de jalousie révoltée qui vous prend aux tripes, en constatant la modernité, la culture, la stricte application des lois – surtout à l’égard des étrangers – dans ces royaumes sortis des sables où nous exportons par avions entiers notre jeunesse.
Naguère, ce n’était encore que des dunes sablonneuses, arides, modelées par les vents, alors que le Liban scintillait de mille feux, croulant sous les superlatifs : carrefour des civilisations, joyaux du Moyen-Orient, havre de paix, de générosité, de tolérance.
D’un seul coup, écartant notre bonne fée, la méchante sorcière a changé notre destin, les lumières se sont une à une éteintes, les hordes de hors-la-loi se sont emparées des rues, entre un quartier et l’autre des barricades se sont élevées, la loi n’était plus que l’ombre d’elle-même.
Bien qu’ayant un genou à terre, le Liban n’a pas chu. Nous avons continué de vivre, nous balançant au rythme de l’espoir que faisait naître en nous, de temps à autre, l’arrivée d’un être providentiel, que les forces du mal s’empressaient aussitôt de faire disparaître.
N’empêche que ce pays existe depuis toujours, trop grand pour être avalé, trop petit pour être morcelé. La sorcière et ses suppôts n’ont jamais eu de cesse de tenter de le faire. Ils auraient dû à présent se lasser, comprendre que le Liban auquel la Bible consacre un passage, est un pays pérenne, éternel.
Les hommes passent, les dirigeants surtout. Certains construisent, d’autres améliorent, le reste fait des dégâts. Mais le Liban, lui, sera toujours là. Autant donc laisser aux générations futures un bon souvenir de son passage sur cette terre jadis bénie où, dit-on, Jésus a réalisé son premier miracle.
Je ne suis pas bigot, mais il est des fois où s’en remettre à la providence est l’ultime chose à faire tant ce qui se passe dépasse tout entendement. Dieu au Liban possède désormais son parti, étendards jaunes, chemises noires, barbes hirsutes, armes de tous calibres, allant du pistolet aux drones, en passant par les missiles pour un peu balistiques. C’est dire la force d’intimidation dont disposent leurs possesseurs.
En face, c’est une toute autre palette, le brave homme en tunique qui scrute le ciel bleu pour voir si la manne va en tomber; à ses côtés, un autre en costume cravate tiré à quatre épingles, lunettes de soleil lui cachant le visage, l’esprit en éveil, se demandant comment à mains nues, il va libérer le monde et faire éclore les bourgeons d’un printemps dont il revendique la paternité.
Tout ce beau monde, comme Jeanne d’Arc, entend des voix, qui le français, qui l’anglais, qui le perse, qui l’arabe pétrolier. Ils méritent sans aucun doute le bûcher de l’histoire. Car il y a une langue et une seule, qu’ils n’ont jamais parlée, celle du bon sens et de leur pays, le libanais.


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J’aime beaucoup votre texte. Cette amertume familière que l’on perçoit et qui souligne ce sentiment de malaise et parfois d’inconfort qu’est devenu notre quotidien. Cette poésie engagée qui décrit nos plaines et nos montagnes, notre destin et notre fatalisme, nos héros et nos diables. Et pour conclure, et sans faire de démagogie je dirais simplement : «Koullouna Lil Watan»...
03 h 28, le 29 novembre 2012