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Nos lecteurs ont la parole

Vingt-deux

Carla YARED
Cinq cent mille (?) automobilistes bloqués dans leurs voitures. Le centre de Beyrouth inanimé. En passant sous la statue des Martyrs, j’ai entendu la ville murmurer:
«Tout a commencé par une chirurgie réparatrice pour ôter cette horrible balafre verte qui séparait mon visage en deux: résultat de nos parties fines, de nos nuits sadomasochistes. Mes partenaires avaient commencé par jouer à se et me faire peur, mais, retour du refoulé, ils ont disjoncté. La violence n’était plus feinte: la sauvagerie et les pulsions de mort l’ont emporté sur celles de vie. Les miliciens, écrasés par leurs mères, à court de masculinité, se sont dotés de bijoux de famille et ont fait joujou avec. Ils m’ont agressée, violentée, défigurée, cassée, détruite. J’ai été victime de mon attachement inconditionnel à mes enfants incestueux. J’ai été leur pute. Ils ont été collectivement mon mac. Ils m’ont tout infligé.
«J’ai tout accepté. J’ai gardé ma rage dans mes entrailles, jusqu’au jour où, repus de violence, ils se sont calmés. C’est alors que j’ai envisagé la chirurgie réparatrice. Comme toutes les Libanaises qui y ont recours, j’ai développé une addiction. Addiction au chirurgien, aussi chtarbé que les miliciens, lui-même accro à son propre bistouri, amplifiant ma dysmorphophobie pour me garder. Sa chirurgie est passée de réparatrice à reconstructrice à esthétique. Inesthétique. Il m’a refaite: artificielle, à la limite de l’inanimée. Pour effacer tous mes stigmates et toutes mes rides, il m’a repassée. Table rase. Ôtées toutes mes rides d’expression, tout mon vécu, tous mes souvenirs, tous les films que Shéhérazade des années 50, 60, 70, les Roxy, Empire, Dunia, Gaumont Palace et Radio City vous ont racontés. Aujourd’hui, je suis traversée par des visiteurs, mais je ne suis pas habitée. Aujourd’hui, je suis assaillie par des militaires. Ils ont raison de le faire car ils savent que toute pute qui se respecte aime les hommes qui lui en imposent. Je ne peux résister aux militaires. D’ailleurs, ceux-là je les aime parce qu’ils ont la gagne. À part les banquiers, ce sont les seuls à qui tout réussit. Ils ont pris le pouvoir depuis douze ans et sans doute pour douze ans encore. Ils ont raison de célébrer. Même si l’indépendance du pays va de pair avec ma dépendance aux visiteurs étrangers. Et ce ne sont pas leurs rangers qui remplaceront les sacs orange qui irriguaient mes avenues!
«Passée la crise syrienne – quel doux euphémisme, comme celui d’appeler nos guerres “des événements” –, j’aurais besoin d’un électrochoc et pas d’une énième animation comme si j’étais une énorme salle des fêtes. La vie ne peut m’être injectée, elle doit émaner de moi, de mes strates remblayées. Je ne peux ni rire ni pleurer quand s’affiche en face de mes martyrs: “8+14=22”! Oui. Sans doute. Au forceps. Mais comment stopper mon naufrage, comment expliquer aux 8 et aux 14 que s’ils ne peuvent vivre ensemble, ils ne sont rien l’un sans l’autre. Leur dire que je ne peux plus souffrir les scarifications qu’ils m’imposent et que ma peau est si tendue que je vais exploser si on tente de m’imposer encore un seul point de suture.»

Carla YARED
Cinq cent mille (?) automobilistes bloqués dans leurs voitures. Le centre de Beyrouth inanimé. En passant sous la statue des Martyrs, j’ai entendu la ville murmurer: «Tout a commencé par une chirurgie réparatrice pour ôter cette horrible balafre verte qui séparait mon visage en deux: résultat de nos parties fines, de nos nuits sadomasochistes. Mes partenaires avaient commencé par jouer à se et me faire peur, mais, retour du refoulé, ils ont disjoncté. La violence n’était plus feinte: la sauvagerie et les pulsions de mort l’ont emporté sur celles de vie. Les miliciens, écrasés par leurs mères, à court de masculinité, se sont dotés de bijoux de famille et ont fait joujou avec. Ils m’ont agressée, violentée, défigurée, cassée, détruite. J’ai été victime de mon attachement inconditionnel à mes enfants...
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