Sur les dalles de marbre nervuré de la salle de réception de l’hôtel beyrouthin du bord de mer, un corps.
"M’entendez-vous? Pouvez-vous parler? Pouvez-vous cligner des yeux?", demande, à genoux, une jeune fille au corps.
Aucune réaction.
Au fond de la salle, Salma a froid dans sa veste Zara de coton beige et éthoxylates de nonylphénol, alors que Mohamed transpire dans son pull Ralph Lauren bleu clair, en coton et éthoxylates de nonylphénol (cf dernier rapport Greenpeace). Dans l’air, un brouhaha de voix.
La jeune fille se penche sur le corps, met ses cheveux partout, se redresse, attache ses cheveux, se repenche sur le corps, colle son oreille sur le visage du corps, tente de percevoir le sifflement d’une respiration. Rien. Elle place sa joue devant la bouche du corps, attend de sentir un souffle sur sa peau. Rien.
"Merde, il respire pas". Elle n’est pas surprise.
Elle pince le nez du corps, puis colle sa bouche sur la sienne.
"Non", lance, de l’autre côté du corps, une voix directive sans être agressive.
La jeune fille lâche le nez, décolle ses lèvres de celles, froides et dures, du corps. Au bout de quelques secondes, les yeux de la jeune fille s’allument. Elle dézippe la veste du corps, pousse son menton pour faire basculer sa tête vers l’arrière, repince le nez en souriant, recolle sa bouche et souffle. Deux fois.
Puis elle place son index et son majeur à deux centimètres de la trachée du corps.
"Merde, pas de pouls". Elle n’est pas surprise non plus, mais transpire un peu. Le trac probablement, plus que le stress.
Elle regarde vers le torse du corps. Pose son auriculaire sur un mamelon, son pouce sur l’autre, évalue le milieu entre ses deux points, y place le haut de la paume de sa main, pose sa deuxième main sur sa première main, appuie, manque de s’effondrer sur le corps, lui casse des côtes. La tuile. Déjà que le pauvre gars n’avait ni jambes ni bras…
"Alors ?", lance, de l’autre côté du corps, une voix d’où ne filtre aucune impatience.
La jeune fille se repositionne bien perpendiculairement au corps, recherche les mamelons, le milieu, place ses mains et pousse. Trente fois. Puis souffle encore, deux fois. Elle sait qu’elle devrait répéter la manœuvre encore quatre fois, mais se dit que pour cette fois –sa première fois-, ça suffira.
Elle se relève, s’étire un peu pendant que son voisin se jette sur le corps.
Elle regarde la salle, frissonne. La clim crache un air froid dans son dos légèrement humide. A sa gauche, une jeune fille joue trois notes sur un piano quart de queue. A sa droite, un jeune homme souffle dans la bouche d’un autre corps. Devant elle, une autre jeune fille n’en finit plus de s’excuser en retournant un bras cassé pour le faire rentrer dans une écharpe. « Ne t’inquiète pas, ça viendra », dit en souriant la personne au bout du bras cassé.
"Allez, on passe aux brulures maintenant!".
Aghapie vient d’entrer.
Aghapie a des lunettes rouges. Des lunettes qu’elle ferme sur le devant de son nez. Quand Aghapie chausse ses lunettes, elle ne place pas les branches derrière ses oreilles, comme le tout venant. Aghapie ramène chaque branche, correspondant à une demi-lunette, vers son visage, place chaque verre devant chaque œil, puis laisse l’aimant finir de réconcilier la lunette sur l’arête de son nez.
Aghapie a des lunettes rouges, comme la Croix pour laquelle elle travaille, section "formation premiers secours".
Quand Aghapie entre dans une pièce, l’envie de moufter passe aux plus téméraires. Se dégage de cette Libanaise haute comme trois pommes, une autorité naturelle qui ferait passer à Poutine l’envie de bafouer les droits de l’homme, aux chefs du Proche-Orient l’envie de se foutre de la gueule de leur peuple, aux politiciens libanais l’envie d’être politicien, à Copé et Fillon le (mauvais) goût du mélodrame.
Le tour de force d’Aghapie étant de préférer à la tyrannie et à la peur un cocktail mystérieux à base de fermeté, d’expérience et probablement d’une bonne dose d’amour.
En fin de journée, Mohammed, un gaillard qui souvent se marre, pose ses mains sur les épaules d’Aghapie, assise devant lui, et jette un regard gourmand sur la salle. La posture du gaillard ne trompe personne. Ici, la "mamma", c’est Aga.
La "mamma" d’une grande famille appelée Croix-Rouge libanaise, et, avec un naturel désarmant, de tous ceux qui veulent bien apprendre un peu de ce que cette Croix-Rouge sait.
PS : Un grand merci aux équipes du CICR et de la Croix-Rouge libanaise, pour le temps passé à former des journalistes aux premiers secours.
"M’entendez-vous? Pouvez-vous parler? Pouvez-vous cligner des yeux?", demande, à genoux, une jeune fille au corps.
Aucune réaction.
Au fond de la salle, Salma a froid dans sa veste Zara de coton beige et éthoxylates de nonylphénol, alors que Mohamed transpire dans son pull Ralph Lauren bleu clair, en coton et éthoxylates de nonylphénol (cf dernier rapport Greenpeace). Dans l’air, un brouhaha de voix.
La jeune fille se penche sur le corps, met ses cheveux partout, se redresse, attache ses cheveux, se repenche sur le corps, colle son oreille sur le visage du corps, tente de percevoir le sifflement d’une respiration. Rien. Elle place sa joue devant la bouche du corps, attend de sentir un souffle sur sa peau....

