L’approche à la manière de Rousseau des réalités sociopolitiques du Liban est féconde, au moins sur trois problèmes fondamentaux.
1. Le pacte libanais, contrat de volonté. Appréhender le pacte national libanais et la Constitution libanaise avec des œillères et clichés en vogue et une rationalité déconnectée de l’histoire est la source de presque toutes les idéologies, communautaires, progressistes, réformistes, laïcistes... et de toutes les dérives.
Le pacte national et la Constitution libanaise sont le fruit d’une longue maturation historique et pragmatique. Le régime constitutionnel libanais, tout comme ses semblables (Suisse, Belgique, Pays-Bas, Autriche, île Maurice, îles Fidji, Afrique du Sud, Irlande du Nord...), qu’on peut appeler des régimes parlementaires pluralistes ou mixtes parce qu’ils associent des processus à la fois compétitifs et coopératifs, on a tendance à les appréhender avec une rationalité aliénée et aliénante, sans tenir compte de la trajectoire historique, fort empirique, et de ses dilemmes.
Ratiociner, de ratiocinari (ratio, raison, et cinis, cendre), c’est verser dans une argumentation subtile, formelle, artificielle... sans vraiment comprendre et faire comprendre. Que signifie d’ailleurs comprendre ? Comprehendere, comprehensio, c’est embrasser dans un ensemble, avoir une vue qui embrasse et saisit tout, contenir, mettre dans un tout, inclure, unir, joindre, mettre ensemble, expliquer (explicare). Expliquer, c’est déplier, dégager, développer et éclaircir. L’explication de tout phénomène implique le déploiement, le dégagement d’une chose qui est enveloppée, incluse dans une autre comme les dessins de l’éventail qui n’apparaissent que lorsqu’il est ouvert. Elle développe ce qui, par sa concision, était obscur pour l’esprit et fait apparaître des imbrications. L’explication consiste à faire connaître les causes et à les ramener à des lois générales qui en rendent compte.
Il n’y a certes pas une explication unique, mais divers niveaux d’explications successives selon la variété, en extension et en profondeur, des liaisons établies et selon le degré d’interprétation recherché dans la synthèse. Jean-Jacques Rousseau craint les dérives de la raison, devenue ratiocinante. Il pense. Penser (pensare), c’est peser, c’est-à-dire joindre la réflexion au jugement, à l’expérience, à la vie.
C’est à propos de pays dont l’organisation constitutionnelle était souvent appelée sui generis, spécifique, particulière, cas spéciaux et, dans la pire perspective, anomique, sectaire, anachronique, désuète, mosaïque disparate... que la pensée compréhensive de Rousseau est opérationnelle, à propos de l’organisation constitutionnelle du Liban, organisation qui est le fruit pragmatique d’une maturation historique.
La paresse intellectuelle et un progressisme inspiré de modèles exclusivement concurrentiels de gouvernement ont été la plus grosse entrave à la compréhension du Liban et de son régime constitutionnel comme celui de nombre de pays dont la recherche internationale depuis les années 1970 a montré qu’ils ne sont pas tellement des cas spéciaux.
Jean-Jacques Rousseau n’est pas un intello, déconnecté du réel, de la vie, à la fois simple et complexe. À l’occasion de la commémoration de l’œuvre du Cénacle libanais dans les années 1946-1975, les 27 sept.-19 oct. 2012, nombre de propos d’éminents conférenciers d’autrefois sont venus ranimer notre mémoire constitutionnelle défaillante : « Le Liban est made in Lebanon » (Édouard Honein), « Réconcilier l’intelligence libanaise avec la vie libanaise », « Notre histoire, c’était tous, sauf nous » (Georges Naccache), « Il nous faut nous choisir »...
À la différence de l’intelligence et de la raison, la sagesse, à la manière des anciens, c’est l’intelligence mêlée à l’expérience. Le dictionnaire Lisân al-arab définit en priorité al-fahm (comprendre) : « la connaissance d’une chose par le cœur » (ma’rifatuna lil-shay’ bi-l-qalb).
Les mœurs de l’élite intellectuelle ne plaisaient pas à Rousseau, parce qu’il considère qu’il faut partir du cœur, de l’humain, de l’émotion qui est création, au sens de Bergson.
Les nations formées par des pactes ou, selon la terminologie suisse, autrichienne... diète, covenant, alliance, junktim..., sont des nations de volonté, comme le soulignait dernièrement l’ambassadeur de Suisse au Liban, Mme Ruth Flint, des nations contractuelles... et non le fruit d’un nation building par le fer et le sang et d’un pouvoir central qui s’étend par la force à toute la périphérie1. Ces nations par consociatio ou pacte vivent toute la grandeur de l’acte de volonté, mais aussi les aléas et défaillances de la volonté et de ses limites.
2. Les « Principes du droit politique » de Rousseau ou la domestication du pluralisme libanais débridé par le droit. Le titre exact de l’œuvre de Rousseau : Du Contrat social ou Principes du droit politique (1762).
Tout pluralisme religieux, et culturel au sens large, au Liban, en Suisse et ailleurs, risque d’être débridé, sauvage, conflictuel, facteur de pillarisation communautaire, de sectarianisme, de politique confessionnelle et de cloisonnement... à défaut de domestication du politique par le droit. La tendance dans des universités aujourd’hui à séparer le droit de la science politique a produit une science politique cantonnée dans l’analyse des rapports de force, mais sans squelette, sans repère et sans boussole.
Dans le titre même du livre, il y a la notion de « droit politique ». C’est le droit en effet qui permet de domestiquer la politique, sinon on verse dans la politique pure, c’est-à-dire les rapports de force. Nous vivons aujourd’hui la réduction du politique, si cher à Aristote, à la polémique ou peut-être même, avec des programmes télévisés, la fin du politique.
3. La profession de foi « libanaise » du Vicaire savoyard. C’est la profession de foi du Vicaire savoyard, qui figure dans le Livre V de L’Émile ou de l’Éducation, qui, dans la société libanaise pluricommunautaire, est le chemin vers le Liban message de convivialité.
Nous vivons dans un monde où il y a trop de « religions », de ritualisme, de fanatisme, d’antifanatisme, d’exclusion, de religions idéologiques, idéologisées et instrumentalisées dans des enjeux de pouvoir... et de moins en moins de foi !
La foi, par essence, est questionnement sur la transcendance, la vie, la souffrance, l’amour, le sens de l’existence... Le questionnement est universel. Les croyants de toutes les religions et de tous les temps se retrouvent, à des niveaux et avec des expressions variées. « Ce qui s’élève converge », dit Theillard de Chardin. Qu’est-ce que la foi ?
Mieux que les livres : écouter Jean-Sébastien Bach. Car la grande musique, comme la foi, est un langage universel. C’est un problème de foi qui ne peut être appréhendé qu’avec la grille de la spiritualité, de la transcendance, du dialogue avec l’âme du monde. Les religions transmettent et gèrent le fait religieux, à condition que ce soit dans un esprit de foi, mais aucune religion ne monopolise la foi.
Jean-Jacques Rousseau ne dit pas autre chose. Sa référence permanente à Jésus confirme sa compréhension profonde de la conversation de Jésus avec la Samaritaine : « Prier au temple ou sur la montagne ? » « Désormais, lui dit Jésus, vous prierez en esprit. »
N’y a-t-il pas une théologie pluraliste qui ne nie pas les religions, mais fait retrouver aux religions leur âme ?
Antoine MESSARRA
Membre du Conseil
constitutionnel,
professeur à l’USJ
1. Hans Daalder, « La formation des nations par consociatio : Le cas des Pays-Bas et de la Suisse », in « L’édification nationale dans diverses régions », no spécial de la « Revue internationale des sciences sociales », Unesco, XXIII (3), 1971.
* Le texte est un extrait d’une communication à la table ronde organisée par l’Institut de science politique à l’USJ et l’ambassade de Suisse au Liban sur : « La démocratie libanaise à l’épreuve de la pensée de Jean-Jacques Rousseau. »

