Je suis nul en psychologie, sociologie et en plein d’autres sciences qui finissent en ie ou qui commencent par un dérivé grec. C’est un autre constat tout aussi irréfutable que le premier.
Par contre, je suis observateur, ou je pense l’être. Curieux, ça, j’en suis certain. Et fouineur parfois, ou je veux l’être du moins.
En faisant un tour sur les réseau sociaux, on ne peut pas ne pas s’attarder sur toutes ces photos, publiées par des personnes de notre entourage, qui attirent, aguichent, aiguisent et saisissent. Au début, il y a un an ou plus, ce fut quelques bobos qui réussissaient, à force de clicks sur Photoshop, à chauffer les lumières et relever les profondeurs de leurs photos pour les sortir du lot, à personnaliser les images ternes avec les défauts des photos ratées d’avant. Ça méritait un «oh!» admiratif. Puis le mouvement s’amplifia pour atteindre presque tout ceux qui ont arpenté un soir les rues de Gemmayzé – arpenter Gemmayzé une fois à pied le soir, c’est le prérequis pour être cool, mais cela sera le sujet d’un autre article.
Tous nos amis – amis sur réseau social n’est pas juste un ami, c’est mieux, c’est un tag, c’est un event, même plus, c’est presque un like! – seraient-ils devenus agents de l’agence Magnum? En fouillant derrière pour mettre à jour ce talent suspect, l’EPO artistique n’existant pas, tous les centres de réhabilitation le certifiant, je retrouvai un nom: Instagram, et la mémoire revint d’un coup: Instagram, start up, douzaine de salariés, achat par Facebook pour 1 milliard de dollars...
Insatgram. C’est le nom derrière ces photos aux couleurs soit criardes, soit pastel, à la lumière chaleureuse ou bleutée, scratchées à souhait, granulées, avec fuite de lumière et cadrées d’un carré irrégulier.
Je fis rapidement un essai, et du premier coup je réussis à transformer une photo nulle de la surface de mon bureau en une réalisation digne d’affichage sur le mur d’une expo contemporaine. Eurêka! La nuance finale ramena l’émotion qu’on n’est censé retrouver que quand on déniche une ancienne photo qui nous transporte dans l’aigre-doux bien-être de la nostalgia.
Cette nuance désuète et vieillotte, qui, il y a quelques années encore, était qualifiée de ringarde, se retrouve aujourd’hui au summum de la cool attitude et à la portée de tout le monde grâce à Instagram, Hipsmsatic, Polarize, Polarick et autres application de vulgarisation artistique.
Qu’est-ce qui pousse tout un pan de la société à n’aimer que les photos à l’odeur poussiéreuse, aux lumières blafardes? L’application qui permet de refaire de la poubelle photographique d’antan un appareil de la dernière technologie de demain s’est vendue à 1M de dollars, preuve que cette forme de manipulation séduit un public large qui y adhère. Le résultat est saisissant.
Pourquoi serait-on à la recherche de cette vieille ambiance dans nos photos d’aujourd’hui? Pourquoi «avant, c’était tellement mieux», comme quelqu’un que je questionnais récemment sur le sujet m’a répondu vaguement, sans pouvoir justifier? Si, avant, c’est toujours mieux, je dois m’attendre à retrouver en 2022 un outil qui reproduirait les effets d’un Canon EOS 7D par exemple? Et je l’utiliserais pour être cool, et ses photos me doperaient d’un bien-être nostalgique parce que, «avant, c’était mieux»? Et alors, je trouverai que cette époque actuelle est mieux que celle qu’on sera en train de vivre?
Est-ce la nostalgie de la vie de nos parents dans les années soixante-dix, les années d’avant le déluge, années d’insouciance? Nostalgie pour l’époque où, en étant hippie, on était rebelle, et non pas juste un comme les autres? L’époque où être rebelle suscitait des points d’interrogation et non pas juste l’indifférence devant la troupe? L’époque des crises de missiles? Des premiers pas sur la Lune? Des guerres éclair et d’autres froides? L’époque d’après la pilule et avant le sida? Comme je l’ai dit, je suis nul dans la plupart des sciences qui finissent en ie, et donc je ne peux pas expliquer l’invisible qui nous motive tous à aimer cette nostalgie et la rechercher. Je ne fais que poser des question et supposer. Mais je suis certain d’une seule chose : ces photos qui paraissaient charmantes, quand seuls quelques-uns savaient les retoucher pour remettre un effluve d’antan et laisser une chaire de poule, aujourd’hui, ressorties en masse, elles donnent juste le frémissement d’avant la gerbe. La nausée, quoi!
Tous les dix ans, la mode faisait un saut de recyclage, nous disait ma mère. Ainsi, de temps en temps, on ressortait les patte d’eph pour ranger les pantalons à pinces, les cravates fines pour ranger les larges rayées, on rangeait les cachemire pour sortir les unis, etc. Peut-être que pareil, aujourd’hui, cet effet de mode qui lasse redeviendrait intéressant dans dix ans. Mais pour le moment, il ne l’est plus.
Pour conclure, ami instagramatique: la nostalgie fait vendre, rien qu’à voir la foule à Basta, un samedi, ou bien encore le rayon «Nostalgia» sur eBay pour comprendre l’engouement qu’on a tous à retrouver un petit air d’avant. Mais quand la nostalgie devient tellement omniprésente et envahissante, alors là, ce n’est plus le petit élément charmant auquel on s’attache, mais ça devient la lourdeur d’un passé qu’on ne sait pas lâcher. L’insouciance des années soixante-dix n’est qu’un mythe. 75 en atteste.
Personnaliser nos créations, c’est certainement louable. Mais quand on personnalise tous, de la même manière, ce n’est plus de la personnalisation, mais juste un bêlement collectif du troupeau.
iPhone, disait un article pédant – pas autant que le mien–, c’est «so much 2008». Instagram, c’est «so much 2011» pourrais-je répliquer, mais non. Ça me pousserait à perdre encore plus de temps à essayer de deviner les courbes mystérieuses de la mode et les tendances de demain, et je n’ai pas envie de le faire.
Je préfère pour le moment juste retrouver mon iPhone, dégainer, shooter, filtrer, publier, rigoler et attendre les réactions d’un attardé qui ne connaît pas encore Instagram et Cie, et qui me dira: «Oh que c’est beau! Tu as vraiment une âme d’artiste...»
Élie EL-HADDAD

