Le premier de ces paradigmes concerne l’influence de Washington auquel analystes et politologues ont coutume d’attribuer un rôle déterminant dans les affaires de la région. Les interventions militaires des administrations Bush père et fils en Afghanistan et en Irak leur ont certes donné raison. Mais celles-ci ont sans doute marqué le point culminant des tentatives des États-Unis de remodeler la région en fonction de leurs intérêts et de ceux d’Israël. Et, depuis lors, leur influence a sensiblement diminué pour plusieurs raisons : l’échec et les conséquences désastreuses de ces interventions ; leurs propres difficultés économiques ; le fait qu’ils sont appelés à être moins dépendants du pétrole de la région et à se tourner d’avantage vers la zone Asie-Pacifique ; la chute du régime de Moubarak en Égypte qui constituait leur principal allié arabe et la prise de distance à leur égard du pouvoir irakien qu’ils ont mis en place ; enfin l’émergence d’un contexte géopolitique international multipolaire où les pays dits BRICS ont de plus en plus d’influence dans les affaires du monde. Le désengagement relatif de Washington s’est manifesté dernièrement lors de l’intervention militaire en Libye dont elle a laissé l’initiative à la Grande-Bretagne et à la France ainsi que dans ses réticences à appuyer militairement l’opposition syrienne.
La perte d’influence de Washington n’a pas pour autant bénéficié à l’Europe, empêtrée dans une crise économique encore plus grave et qui peine à définir une politique étrangère commune. C’est pourquoi, bien que sa politique étrangère s’inscrive désormais davantage dans un cadre européen et atlantique, la France est appelée à continuer à jouer un rôle-clef au niveau des relations entre les rives nord et sud de la Méditerranée. Puissance méditerranéenne de premier ordre, elle est en effet aussi le pays européen dont les liens historiques et culturels avec les pays du Maghreb et du Levant sont les plus forts. Son influence bénéficie également du fait qu’elle jouit d’une image moins partiale envers Israël que les États-Unis. Cela lui a permis, au Liban par exemple, de gagner la confiance des différentes factions locales tout en n’ayant de cesse de contrer, dans la mesure de ses moyens, le pouvoir de nuisance du régime syrien qu’elle a moins besoin maintenant de ménager.
Dans ce contexte, et au vu de la fragmentation du monde arabe qui fait le jeu d’Israël, ce sont les poids lourds régionaux historiques, la Turquie et l’Iran, qui occupent de plus en plus le vide de puissance. Cette tendance, qui avait déjà pris naissance à l’occasion du déclin du nationalisme arabe et de la montée de l’islamisme politique, est appelée à se renforcer avec l’apparition du clivage sunnite-chiite, le fractionnement de l’Irak et la guerre civile ravageant la Syrie – laquelle est aussi une guerre par procuration. D’acteur de premier plan, celle-ci est devenue, comme il y a peu de temps le Liban, l’arène où se règlent les principaux enjeux sur l’échiquier géopolitique régional : d’une part, la confrontation entre l’axe chiite est-ouest allant de l’Iran au fief du Hezbollah au Liban-Sud en passant par l’Irak et la Syrie, et l’axe sunnite dont les fers de lance sont la Turquie, l’Arabie saoudite et le Qatar ;
et, d’autre part, la volonté commune de la Russie de la Chine de contrer la suprématie de l’Occident dans la conduite des affaires du monde. Mais alors que l’appui de la Russie et de l’Iran au régime syrien est sans faille, il n’en est pas de même de l’appui occidental à l’opposition syrienne. Réticence qui n’est pas uniquement due aux divisions de cette dernière mais à la crainte que suscite l’influence grandissante des islamiste radicaux en son sein. Quant au problème palestinien il est relégué aux oubliettes et a perdu de sa centralité au profit de celui du nucléaire iranien qui polarise les appréhensions de l’Occident et des monarchies pétrolières du Golfe.
(À suivre)

