Bon, avec la situation actuelle du pays, je me suis décidée à ne plus être affectée par les médias, à ne plus suivre des programmes locaux. Et cela parce que, dans la plupart des cas, il s’agit soit de talk-shows où les politiciens se lancent (littéralement) des chaises sur le plateau, soit de « stars » refaites de la tête au pieds chantant des chansons vides de sens et remplies de « habibi », soit de prétendants qui participent à des programmes pour être « star », ou finalement des chanteuses (sic) qui se prennent pour des stars confirmées et qui chantent des « tubes » du genre Antar...
Bref, je ne regarde plus la télé.
Sauf que la télé est toujours présente dans les autres foyers... en l’occurrence chez ma téta. Et quelle fut ma surprise quand, lors d’une visite chez elle la semaine dernière, je la vois en train d’éplucher des grenadines, devant une télé où, comme d’habitude, les invités « aboyaient » les uns sur les autres. J’aurais probablement fait fi de ce programme si je n’avais pas été interpellée par le décor du plateau.
Il s’agissait de la nouvelle émission Mou7ami el-chaytan (L’avocat du diable).
Personnellement, je n’ai aucune affiliation politique (il faut toujours clarifier cela au Liban), et ce n’est pas parce que c’est la OTV qui réalise ce programme que j’écris, ça aurait pu être n’importe quelle autre chaîne locale.
J’écris aujourd’hui pour dire que ce n’est pas permis de planter de tels décors où chaque invité (qui est sûrement différent des autres) est mis derrière des barricades (« metress » en arabe est plus significatif) en attendant que l’avocat du diable (Ziad Noujeim) leur donne le OK pour s’attaquer mutuellement.
Ce n’est pas permis parce que les médias ont un rôle énorme à jouer dans la pacification du pays alors que tout ce qu’ils font, c’est attiser les violences.
Ce n’est pas permis parce que notre malheur dans ce pays, c’est ce système confessionnel, et qu’en faisant de tels programmes, on ne fait que mettre en avant que chacun de nous (membre d’un parti ou d’une communauté) est différent de l’autre, et que l’entente avec autrui relèverait d’un miracle.
Ce n’est pas permis parce que même si ce programme a pour but de mieux comprendre la guerre libanaise, ce n’est pas en rouvrant des plaies du passé qu’on opère une réconciliation.
Ce n’est pas permis parce que ce n’est pas ainsi qu’on écrit une histoire commune, et surtout pas comme ça, en deux heures de talk-show. Pourquoi le ministère de l’Éducation nationale ne travaille-il pas plutôt sur un projet de livre de l’histoire libanaise après 1943 ?
Ce n’est pas permis parce que cette psychologie inverse ne fonctionne pas : montrer des barricades ne décourage pas à récidiver, il y a même certaines personnes qui ont la nostalgie de la guerre...
Ce n’est pas permis parce qu’il y a plein de personnes bien intentionnées qui travaillent en silence et sur le long terme pour la réconciliation et l’établissement de liens entre les communautés (Offre-Joie, Adyan, Umam...) et que les médias viennent tout chambouler en deux heures de programme.
Ce n’est pas permis que des films indépendants, libanais ou autres, soient censurés par la Sûreté générale (cf.
http ://www.censorshiplebanon.org/Listing), et qu’au quotidien nous n’ayons droit qu’à des images de pneus brûlés, attentats et autres bêtises de notre scène politique et « artistique » locale.
Ce n’est pas permis parce que nous sommes responsables, et en premier lieu les médias, de ce qui advient au pays.
Et comme, malheureusement, nous sommes très loin d’un media monitoring, soit il est temps que nous bougions pour faire bouger les choses (et demander à nos médias de ne plus nous manipuler), soit le mieux serait de ne rester abonné qu’au câble. Soit alors vous avez des propositions, auquel cas je serais ravie d’en prendre connaisance.
Clara ATALLAH


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