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À La Une - Portrait

Jean Fahd, un rare alliage de qualités humaines et professionnelles

Le nouveau président du Conseil supérieur de la magistrature est un homme de médiation admiré et respecté de tous.

Jean Fahd en famille, au Rest House de Tyr.

Saluée de toutes parts comme une décision particulièrement heureuse, la nomination de Jean Fahd à la première présidence de la Cour de cassation et à la présidence du Conseil supérieur de la magistrature propulse à l’avant-scène du pouvoir judiciaire un homme fait d’un rare alliage de qualités professionnelles et humaines.
La figure de Jean Fahd est familière aux Libanais, qui l’ont d’abord connu comme procureur général du Mont-Liban (2000-2002), puis comme commissaire du gouvernement près le tribunal militaire (2003-2009). Tout au long de ces années cruciales qui marqueront à jamais l’histoire du Liban, ils le voyaient régulièrement, sur le petit écran, gérant des situations extrêmement difficiles, arpentant les scènes d’attentat et d’assassinat terroristes, dont notamment l’assassinat de Rafic Hariri, le 14 février 2005.


À presque 58 ans (il est né le 7 février 1955), malgré une riche carrière qui l’a conduit de son premier poste comme juge unique au tribunal de Jdeidet el-Metn (1983-1987) à la présidence du CSM, en passant par la première présidence de la cour d’appel de Beyrouth (2009-2012) et la présidence du tribunal de grande instance de Beyrouth, Jean Fahd est, relativement, un jeune magistrat.


L’homme vient du Kesrouan profond. Né à Achkout, ce maronite voulait d’abord être officier. Son jeune âge – il avait 17 ans à la fin de ses études secondaires – l’oriente vers les études de droit, qui devaient en principe être une voie d’attente. Mais il se découvre une passion pour les études juridiques. Plus tard, cédant aux désirs de son entourage immédiat, il s’inscrit à l’Institut supérieur de la magistrature, où il sera major de sa promotion. Aujourd’hui, un rapide coup d’œil en arrière le confirme dans le sentiment qu’il ne s’est pas trompé de carrière ; qu’il est bien là où il devait être.

La marque de la foi chrétienne
Tout dans sa vie porte la marque de la foi chrétienne : la vie de village, le foyer familial, l’admirable mère qui l’a élevé, l’école Notre-Dame de Loueïzé, relevant de l’ordre mariamite libanais auquel appartient son oncle, l’abbé Boutros Fahd, qui fut supérieur général de son ordre, l’Université Saint-Joseph où il obtient ses deux maîtrises en droit français et libanais, jusqu’à ses années de spécialisation à Paris comme boursier du gouvernement français (1976-1979) et la découverte d’une foi plus profonde au sanctuaire de la Médaille miraculeuse, rue du Bac.
Mais cette foi n’est jamais étriquée. C’est une foi ouverte, à la fois généreuse et rigoureuse. Une foi qui le rapproche de tous et lui permet de traiter avec petits et grands avec la même humanité, le plus souvent affable, parfois rugueux, jamais timide, jamais mesquin.

Sur le plan professionnel
Aux yeux de l’opinion, la remarquable carrière professionnelle de Jean Fahd est surtout marquée par son passage au tribunal militaire. Sa présence physique sur les lieux des attentats attire l’attention de la communauté judiciaire et, plus largement, des milieux diplomatiques, France en tête.


En lui remettant la rosette d’officier de la Légion d’honneur, en 2008, la garde des Sceaux, Michèle Alliot-Marie, l’exprimera à la perfection : « Dans l’accomplissement de (sa) lourde tâche, Jean Fahd détermine un style (...). Ce faisant, il affirme courageusement la présence et le droit de regard du parquet sur la scène du crime. À travers la judiciarisation de véritables opérations militaires contre les réseaux terroristes, il affirme la prééminence du droit sur les états d’urgence. »


« Il fait à grand prix prévaloir la vérité sur le parti pris politique ou confessionnel, ajoute le texte d’hommage. En janvier 2008 (dans l’affaire de Mar Mikhaël), il prend le risque de placer en détention provisoire les militaires accusés d’avoir ouvert le feu sur des manifestants, puis reconstitue méticuleusement le déroulement de la manifestation pour mettre au jour le rôle des militants de certains partis dans la dégradation de la situation, pointer du doigt les journalistes qui avaient contribué à cette dégradation et ordonner la libération de la majorité des détenus. »
Une réputation d’homme de droit courageux et intègre, donc, mais aussi un style de conduite. Mme Alliot-Marie dira : « La disponibilité et le sens de l’écoute correspondent chez Jean Fahd plus à un mode de vie qu’à un devoir professionnel. Des gardes de sécurité aux collaborateurs et aux greffiers, l’admiration et le respect que lui porte le personnel de la Cour traduisent les qualités humaines indéniables et le dévouement de ce haut magistrat. »

Travailleur acharné
Ce dévouement en fait un travailleur acharné. Une étude menée en 1995 par la Banque mondiale sur « l’asphyxie judiciaire au Liban » avait démontré que Jean Fahd avait, à l’inverse de la tendance du moment, rendu 2 392 décisions judiciaires pour la seule année 1994.
« J’ai appris à assumer mes responsabilités à l’école de mon père, se souvient-il. Durant les vacances d’été, je l’aidais dans la station d’essence qu’il possédait à Achkout ou sur des chantiers dont il était l’entrepreneur, et, croyez-moi, il ne me ménageait pas. »


À quoi on peut ajouter que dès l’époque où il était encore juge unique à Jdeidé, chaque fois que cela était possible, cet homme de médiation s’efforçait, avant de régler les litiges judiciaires, de réconcilier les parties adverses qui comparaissent devant lui.


C’est ainsi qu’en plein tribunal il réconcilie deux frères en litige sur leur société commerciale. « Nous étions au mois de ramadan, se souvient-il. Après m’être assuré qu’ils étaient tous deux pratiquants, je leur ai demandé ce qui ferait plus plaisir à Dieu qu’ils adoraient, leur jeûne ou leur réconciliation... »

Largeur d’horizon
Jean Fahd ne cache pas ce que cette ouverture décomplexée et sans discrimination aux autres doit à la France. Pour citer encore son discours de remerciements : « C’est en France, berceau de la liberté (...), que j’ai appris à connaître l’autre, si différent de moi qu’il soit, et à m’ouvrir à lui, quelles que soient sa nationalité, son origine. Mon séjour à Paris m’a permis de créer des liens profonds d’amitié avec des hommes et des femmes venus de divers pays arabes et occidentaux, et bien entendu de France. »


Il insiste aussi sur ce qu’il doit, comme largeur d’horizon, aux voyages d’information ou de formation qu’il a pu faire aux États-Unis, en France, en Belgique, en Italie, au Canada, en Grande-Bretagne et au Mexique – où il reçoit la légion d’honneur – pour mieux connaître les systèmes judiciaires du monde occidental, et notamment le fonctionnement des parquets et des cours de justice. Une expérience qu’il met aujourd’hui au service de ses étudiants à l’Institut d’études judiciaires.
« Dans le tourbillon de la vie, je n’ai jamais cessé de me remettre en question, pour satisfaire aux exigences de la transparence, de l’objectivité et de la justice, dit Jean Fahd. En ce moment, c’est progressivement que je prends conscience des responsabilités qui sont désormais les miennes. Je suis convaincu que l’État de droit ne tient pas debout sans une magistrature efficace. J’aspire et je travaillerai, dans la continuité de mes prédécesseurs, et en collaboration avec mes collègues, à une magistrature indépendante, responsable, productive et transparente qui jouirait de la confiance des Libanais. »

Homme de terroir et père de famille
Homme de droit, Jean Fahd n’en est pas moins homme de terroir et père de famille. Tous ces temps (vraiment) libres sont passés au village. Là, fort d’une réputation de probité remontant à son père, Daoud Fahd, qui fut président de municipalité, il promeut ou encourage tout ce qui peut servir le développement : terrain de jeu municipal, jardin public, percement de routes, école officielle, sans oublier la tâche traditionnelle de « cheikh solh », qu’il a reprise spontanément à son compte et qui le conduit à réconcilier entre elles les familles que des fâcheries ou des litiges opposent.
Ses anciens hobbies, comme la chasse, ou encore l’alambic et l’artisanale fabrication saisonnière de l’arack, en honneur dans tous les villages maronites, cela fait un moment qu’il ne les a pas pratiqués. Un seul remords : ne plus avoir suffisamment de temps pour lire autant qu’il le souhaite.


En famille, Jean Fahd est un tendre qui ne démissionne pas devant ses responsabilités de père. Les petits travaux de bricolage et de réparation, ça le connaît aussi. Marié à Maha Chartouni, enseignante de physique au Lycée de Bickfaya, il est père de deux garçons et de deux filles, aujourd’hui tous universitaires.


La dernière-née était toujours dans le ventre de sa mère quand survint l’attentat de Saydet el-Najat (Notre-Dame de la Délivrance), le dimanche 27 février 1994, à Zouk. L’explosion fit 13 morts et des blessés, dont sa mère, son oncle et son fils, atteints par des éclats. Assis au troisième rang de l’aile gauche de la nef, Jean Fahd, qui assistait en famille à la messe, survécut au drame. Par miracle, la charge placée à l’intérieur de l’orgue, face à la rangée de bancs où il se trouvait, n’explosa pas. Sa plus jeune fille s’appelle Najat.

Saluée de toutes parts comme une décision particulièrement heureuse, la nomination de Jean Fahd à la première présidence de la Cour de cassation et à la présidence du Conseil supérieur de la magistrature propulse à l’avant-scène du pouvoir judiciaire un homme fait d’un rare alliage de qualités professionnelles et humaines. La figure de Jean Fahd est familière aux Libanais, qui l’ont d’abord connu comme procureur général du Mont-Liban (2000-2002), puis comme commissaire du gouvernement près le tribunal militaire (2003-2009). Tout au long de ces années cruciales qui marqueront à jamais l’histoire du Liban, ils le voyaient régulièrement, sur le petit écran, gérant des situations extrêmement difficiles, arpentant les scènes d’attentat et d’assassinat terroristes, dont notamment l’assassinat de Rafic...
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