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Nos lecteurs ont la parole - L’Hommage À Assem Salam

S’il te plaît, dessine-moi un Beyrouth

par Constantin DOUMANI
Tu es né trop tard, dans un siècle qui avait déjà soufflé les lumières,
Dans une ville qui fut tellement défigurée, que tu n’as pu prendre pour dulcinée et qui n’est restée que météore,
Dans un pays qui n’est pas au diapason de ses grands hommes.
Rendre compte de ce que tu as accompli relève des sept travaux dont je ne peux m’impartir. Je ne suis pas Hercule.
Tu as tracé une voie. Cette voie était rectiligne, dans un environnement tout en rondeur, au sein des méandres d’un vase clos, étouffant et labyrinthique.
Comme tu as dû souffrir ! La maladie qui t’as enlevé a dû te paraître bien bénigne comparée au mal qui a rongé le pays, depuis que tu étais rentré au bercail, frais, émoulu, avec tes allures de gentleman et ton diplôme de Cambridge.
Tu as pris tous les sens interdits, brûlé tous les feux rouges, mis à mal toutes les idées préconçues de « notre bonne société beyrouthine ».
Ardent défenseur de la notion de l’État, tu t’es insurgé contre la marchandisation de la terre, la surexploitation foncière, l’assassinat du patrimoine et de la mémoire. Tu as joué au Don Quichotte contre plus fort que toi : je me souviens encore de cette bataille épique que tu as menée au sein de l’ordre des ingénieurs où tu as triomphé des moulins à vent.
Les prédateurs de la politique t’ont joué quand même des tours : en tant que membre du Conseil supérieur de l’urbanisme, tu n’as pas pu exercer ton droit inaliénable de veto contre la laideur, l’incohérence, la désharmonie. Il fallait gaver les ventrus de la finance afin qu’en gagnant plus, ils maintiennent au pouvoir ceux-là mêmes qui t’ont fait si mal.
Il fallait éradiquer toute la beauté de notre architecture lascive, voluptueuse, gorgée d’humanité et enchâssée dans nos jardins en friche.
Lorsque tu as été nommé, avec mon oncle Georges, membre du comité de réflexion pour la reconstruction du centre de Beyrouth en 1977, tu étais sûr de pouvoir trouver remède au mal. Tu allais enfin aménager ce centre historique à la mesure de tes valeurs, en le consacrant comme lieu de partage, nimbé de ses plus beaux atours. Tu voulais que tous les Libanais se réapproprient cet espace, ses bourgeois, ses marchands, ses cols blancs, ses manuels, ses vendeurs à la criée, ses ayants-droit et tous les habitants de province qui sirotaient un jellab après avoir fait leurs emplettes de l’année.
Comme si le temps n’avait altéré la mémoire que l’espace d’un moment.
Il y avait Ghalghoul, Maarad, les Souks, Zaitouneh. Il y avait bien sûr le Roxy, l’Empire et le quartier chaud avec ses péripatéticiennes et leurs masques vénitiens.
Ce n’était ni le « DT », ni Zaitounah Bay, ni la parodie du quartier des arts.
Il y avait l’odeur de la sueur et du labeur, qui l’emportait sur celle « des affaires ».
Nous avons été victimes de nos égarements et de nos « identités meurtrières ». Notre délitement s’est révélé à nous dans les pires moments du conflit civil. Nous entretenions encore la flamme de l’espérance. Nous voici enracinés dans la déchéance. Mais après la déchéance, quelle épreuve pouvons-nous encore traverser ?
As-tu deviné ? C’est pour cela que tu as préféré t’en aller, sur la pointe des pieds ?
Tu as marqué plusieurs d’entre nous. Tu étais pratiquement le seul – que les autres me pardonnent – à avoir abattu le veau d’or, à avoir chassé les marchands du temple. Presque tous – même « Brutus » – se sont prosternés devant la toute-puissance de l’argent et de la volonté délétère des princes. Toi, tu es resté la tête dans l’au-delà.
Assem, s’il te plaît, « dessine-moi un Beyrouth ».
Tu peux le faire maintenant que tu n’es plus. Là où personne ne peut te déranger. Fais-le à la mesure de tes ambitions et de ton humanité. Reconstruis nos demeures détruites, refonde nos jardins en friche, accentue le lacis de nos ruelles en pente.
Oh Mon Dieu : j’ai besoin de revoir ta maison entourée de douceur, avec à sa droite une vieille maison voisine à la tienne, et à sa gauche l’ombrage d’une grande plante de glycine.
Redonne vie à Zokak el-Blatt, Achrafieh, à la Médina de Beyrouth. Fais donc que Kantari, Clemenceau, Ras Beyrouth nous soient restitués tels que nous les avions connus.
S’il est une consolation, c’est que tu nous as précédés pour être l’architecte de nos rêves perdus afin, qu’avec toi, nous puissions goûter à ce fruit qu’ici-bas nous a été défendu.
Mon cher Assem, à la revoyure !
Tu es né trop tard, dans un siècle qui avait déjà soufflé les lumières,Dans une ville qui fut tellement défigurée, que tu n’as pu prendre pour dulcinée et qui n’est restée que météore, Dans un pays qui n’est pas au diapason de ses grands hommes. Rendre compte de ce que tu as accompli relève des sept travaux dont je ne peux m’impartir. Je ne suis pas Hercule. Tu as tracé une voie. Cette voie était rectiligne, dans un environnement tout en rondeur, au sein des méandres d’un vase clos, étouffant et labyrinthique. Comme tu as dû souffrir ! La maladie qui t’as enlevé a dû te paraître bien bénigne comparée au mal qui a rongé le pays, depuis que tu étais rentré au bercail, frais, émoulu, avec tes allures de gentleman et ton diplôme de Cambridge. Tu as pris tous les sens interdits, brûlé tous les feux...
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