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Nos lecteurs ont la parole

Si j’étais syrien...

Adib Y. TOHMÉ
Je me demande à quoi je penserais aujourd’hui si j’étais Syrien. Si j’habitais, là-bas, de l’autre côté de la frontière. Chaque jour, des vies qui basculent. Des quartiers et des villes rasés, ravagés, brûlés par la fureur des armes, par la barbarie des hommes. Les hurlements de ceux qui vont mourir, le désespoir de ceux qui ont survécu. Chaque nuit, dormir comme si c’était la dernière nuit, fermer les yeux comme si demain ne va jamais venir. Les familles éclatées, brisées, séparées, déchirées. L’effroi et la stupeur comme si c’était un cauchemar et qu’on allait se réveiller. Comme si on allait se dire en se frottant les yeux: ça y est, c’est terminé, on va tourner la page. On va se lever et continuer autrement, n’importe comment, à l’aube d’une ère nouvelle. Ou, au pire, continuer comme avant, notre vie minable, notre boulot minable nos rêves minables et notre quotidien minable.
Mais ce n’est pas un rêve. Et il faut vivre avec l’idée que ce n’est pas un rêve. Il faut se lever, prêt à affronter la violence d’une réalité qui n’est pas près de s’éteindre. Chaque jour se demander s’il faut partir, s’il faut rester. S’il faut quitter ceux qu’on aime pour se sauver soi-même et sauver ceux qu’on aime tout autant. Pour aller où? Pour faire quoi? Pour se réfugier à Beyrouth? Et si Beyrouth redevenait folle à son tour et recommençait à valser avec la mort! Ou aller plus loin, très loin. Partir pour ne plus jamais revenir.
Ou bien rester quand même? Pour subir la loi des armes, les caprices des gangs, les pouvoirs mafieux, la justice décapitée, l’avenir bloqué, la médiocrité et l’arrogance, l’ignorance et la prétention, la cupidité et l’égoïsme, l’aveuglement et la violence.
Ce que je peux dire, ce à quoi je pense, aujourd’hui, moi qui vis au Liban, tellement proche de la Syrie, moi qui ai vécu ce que tu es en train de vivre. Moi qui appartiens à une génération qui a été victime de guerres absurdes et de paix truquées et qui a enduré les souffrances infligées, notamment, par ceux-là mêmes qui vous font souffrir. Je me dis que le pire qui puisse arriver, c’est de tuer la révolution par la guerre, de remplacer des anciens barbares par de nouveaux barbares, de remplacer une dictature qui brime les libertés au nom d’une idée étriquée de la sécurité par une autre dictature qui brime les libertés au nom d’une vision obtuse du sacré. Je me dis que ce qui pourra vous sauver, ce qui pourra nous sauver aussi, c’est de commencer à entendre, dès aujourd’hui, la voix des citoyens syriens. C’est la seule alternative, crois-moi. Nous sommes passés par là et nous nous sommes mis à l’écart. Nous le sommes restés pour la vie. Il faut commencer à entendre les cris de la liberté, de la tolérance, de l’ouverture, de l’acceptation de l’autre, quelle que soit sa religion. Il faut entendre les cris de l’intelligence humaine, ceux de la Syrie citoyenne, humaniste, visionnaire, moderne, berceau des civilisations et de la diversité, en route vers le progrès et la vraie démocratie et non pas vers l’intégrisme et l’intolérance. Il faut que la révolution reprenne le dessus sur la guerre.
Quand je regarde les images de vos villes et de vos souks millénaires détruits et brûlés, j’imagine en arrière-plan les tractations et les marchés qui se trament pour la reconstruction des destructions et je me dis que l’autre pire à venir, le pire des pires, c’est de taire la violence des armes par la violence de l’argent. De faire de vous les esclaves de l’alliance des anciens et nouveaux bandits financiers et politiques. De vous remplacer par des chiffres sans désirs ni identités, victimes et votants de vos bourreaux. Je me dis que, quelque part par ici, il faut que les valeurs renaissent dans ce siècle où la seule valeur est une non-valeur.
Quand je vois où vous vous dirigez, quand je vois où nous sommes arrivés, je me dis qu’aucune guerre ne peut justifier la mort d’un enfant, qu’aucune cause ne peut contenir les larmes d’une mère. J’ai appris à vivre avec l’idée que soudain tout peut basculer, soudain le monde peut devenir un autre monde, où on ne reconnaît plus rien. Soudain Damas peut devenir Beyrouth et Beyrouth redevenir Beyrouth. Soudain les armes peuvent de nouveau jaillir, les milices occuper les rues, le sol peut se dérober, les immeubles trembler, les maisons s’écrouler, les hommes recommencer à couper les routes, à kidnapper, à assassiner. Soudain la mort peut redevenir ordinaire et provenir d’une bombe transportée ou d’une balle ou d’un obus tirés, pour n’importe qui ou pour n’importe quoi.
Quand je pense à tout cela, je me sens privilégié d’être un homme libre et vivant. Je me dis qu’au fond, ce que je veux tout simplement, c’est de vivre cette vie d’homme libre et vivant, avec tous les problèmes d’une vie d’homme, tous les rêves et les bonheurs d’une vie d’homme. Je veux vivre à fond chaque instant en essayant de donner tout ce que je peux donner tout en pensant à tous ceux qui vivent ici et là-bas, des deux côtés de la frontière, qui sont passés de l’autre côté de la vie. J’aimerais ne pas les oublier, pour ne pas oublier combien tout est précieux à jamais.

Adib Y. TOHMÉ
Je me demande à quoi je penserais aujourd’hui si j’étais Syrien. Si j’habitais, là-bas, de l’autre côté de la frontière. Chaque jour, des vies qui basculent. Des quartiers et des villes rasés, ravagés, brûlés par la fureur des armes, par la barbarie des hommes. Les hurlements de ceux qui vont mourir, le désespoir de ceux qui ont survécu. Chaque nuit, dormir comme si c’était la dernière nuit, fermer les yeux comme si demain ne va jamais venir. Les familles éclatées, brisées, séparées, déchirées. L’effroi et la stupeur comme si c’était un cauchemar et qu’on allait se réveiller. Comme si on allait se dire en se frottant les yeux: ça y est, c’est terminé, on va tourner la page. On va se lever et continuer autrement, n’importe comment, à l’aube d’une ère nouvelle. Ou, au pire, continuer comme...
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