C’est dire si, plus de vingt ans après la fin de ce conflit fratricide, la conscience collective libanaise reste marquée par cette période douloureuse.
Au-delà de cette impression de déjà-vu, de ces voitures calcinées, de ces rues éventrées, et surtout de ce bilan humain affreux, c’est la sempiternelle question de l’avenir de ce pays qui se pose.
Trente ans de guerre, d’occupations diverses, de destructions, de morts pas toujours expliquées mais toujours inexplicables font de ce pays un paradoxe permanent.
D’une part, le lieu de tous les affrontements : oppositions interreligieuses, base arrière de règlements de comptes venus de pays extérieurs, tensions dans les zones où vivent de nombreux réfugiés...
D’autre part, le lieu de tous les possibles : reconstructions, investissements, processus politique toujours présent. Malgré toutes ces années, le Liban reste un pays où s’exprime encore et toujours une forme de démocratie. La liberté d’expression est réelle, la presse est libre, le processus politique et institutionnel est maintenu. Maronites et autres chrétiens, sunnites, chiites et druzes arrivent tant bien que mal à faire fonctionner des institutions légales et légitimes.
Il est donc de notre devoir de nous poser aujourd’hui un certain nombre de questions. Combien de temps cela va-t-il durer ? Combien de temps ce pays va-t-il encore pouvoir supporter toutes ces épreuves politiques et militaires? Est-ce que cette terre aux multiples beautés est condamnée au chaos permanent? Est-ce que ces femmes et ces hommes, avec leurs différences et leurs ressemblances, sont condamnés à souffrir? Est-ce que leurs enfants n’ont d’autre avenir que la guerre larvée ou déclarée ?
N’est-il pas temps d’affirmer une maxime pour l’avenir de pays: il ne doit pas y avoir de fatalité à la fatalité pour le Liban. On ne peut se résoudre indéfiniment à attendre les journaux télévisés et à regarder des scènes d’horreur en se croisant les bras.
Aujourd’hui, donc, le salut doit venir de l’intérieur et de l’extérieur.
De l’intérieur d’abord, où on ne peut qu’enjoindre aux dirigeants des diverses communautés d’appeler avant tout à l’unité nationale. Il en va de l’avenir du Liban. Seul un Liban uni et fort permettra la vie harmonieuse de toutes les communautés dans le respect de leurs différences. Il faut lancer un appel à la nation libanaise, au-delà des identités religieuses. C’est un appel à la maturité politique. Il est temps que les Libanais prennent leur destin politique en main. Toute autre voie serait suicidaire.
De l’extérieur ensuite. Et à commencer par la France. La France est l’amie historique du Liban. Elle doit aujourd’hui l’affirmer haut et fort. Elle doit montrer sa détermination à agir en amie, à redoubler d’efforts diplomatiques. Elle doit prendre l’initiative d’une action européenne pour le Liban. Elle doit être à la hauteur de ce que les Libanaises et les Libanais attendent d’elle, de ce qu’on attend d’un ami.
Mais il faut aussi que lacommunauté libanaise dans le monde sache démontrer qu’elle existe et qu’elle peut aussi apporter sa contribution à la recherche d’une solution. À Paris, à Montpellier, à Montréal, à Dakar, à Buenos Aires ou ailleurs, les femmes et les hommes de la diaspora sont certes chrétiens ou musulmans. Mais ils sont d’abord libanais.
Le Liban est en danger. Il est blessé, une fois encore. Et cette blessure pourrait lui être fatale. Il nous appartient collectivement d’empêcher ce drame.
En 1960, dans Baalbeck la romaine, Jean Cocteau écrivait ces lignes magnifiques:
«Les mystérieuses terrasses de Baalbeck d’où l’on suppose que les hommes partaient vers les astres ne sont-elles pas le lieu idéal pour que l’âme des poètes y prenne son vol et le large.»
Des Cèdres à Sidon, de Byblos à Beiteddine, ce pays mérite notre engagement pour réaffirmer collectivement notre volonté politique :
«Laissez le Liban en paix!»

