Dire qu’il est heureux que le compteur des morts se soit arrêté à trois serait de mauvais goût quand on contemple les immeubles éventrés, les flaques de sang sur le sol et le macadam, le visage crispé des habitants de ce quartier qui, en un éclair, se sont retrouvés sans abri.
La nausée, tous nous l’avons eue, le dégoût aussi, l’amertume de constater que rien n’arrête le signataire de cet acte ignoble de sauvagerie qui, pour tuer une personne, détruit tout un quartier. C’est une signature que, depuis le 14 février 2005, nous reconnaissons entre mille, pour avoir goûté aux terribles ravages qu’elle laisse derrière elle.
C’est une débauche de haine violente, directe, sans artifices, brutale, uniquement pour instaurer un climat de terreur, faire le plus de mal possible, une méchanceté à l’état brut, qui a été utilisée pour en finir avec Wissam el-Hassan, l’homme qui traquait ses auteurs, les avait à maintes reprises débusqués et mis leur visage à découvert.
Il s’en est allé rejoindre, dans un concours de circonstances inouï – sans doute était-ce écrit – et de la même manière, celui qu’il avait si longtemps côtoyé, son mentor, Rafic Hariri. Paix à leurs âmes.
Plus consternante encore fut l’attitude de quelques personnalités qui, sans attendre que la fumée s’estompe et que les corps refroidissent, ont fait des gravats et des décombres une tribune pour leurs harangues électorales, alors qu’autour d’eux, c’était le sauve-qui-peut général, les larmes de la tourmente et la destruction.
J’estime humblement que même dans l’indécence, il faut garder une certaine décence. Combien leur silence aurait grandi ces personnages ! Ils avaient tout le temps de pérorer le lendemain et les jours d’après.
Avant d’aller plus loin, qu’il me soit permis d’avoir une pensée émue pour cette mère de famille dont la mort passa inaperçue et pour la petite fille de dix ans qui lutte pour sa survie, toutes deux victimes innocentes de cet acte ignoble.
C’est toutefois au soir de ce jour sans fin que le point d’orgue eut lieu. La réunion de ténors du 14 Mars à la résidence de l’ancien Premier ministre Saad Hariri. Quel beau tableau ! Je m’étais cru en 1980, du temps de feu le Mouvement national, avec toute sa clique de groupuscules autour de Mohsen Ibrahim, alors qu’en face, en toute dignité, les membres du Front libanais, eux, se comptaient sur les doigts d’une seule main. On connaît la suite, inutile de broder là-dessus.
Trois heures et demie de parlotte pour pondre un communiqué, soi-disant incendiaire, de quelques lignes qui n’engagent même pas leurs auteurs, mais juste de quoi enflammer et les esprits et la rue, sans trop savoir si, en cas de débordement, on pourra la tenir en main ou la retenir.
En matière d’improvisation, on ne fait pas mieux. À leur décharge, il faut avouer que les assassins aussi ont frappé sans prévenir – lapalissade –, mais c’est justement là où ils voulaient en venir, déstabiliser le Liban. Ils ont failli réussir leur coup, tenus jusqu’à présent en échec par la perspicacité de quelques responsables ayant gardé la tête froide, en sus d’une bonne dose de Providence divine.
Sinon, c’était une nouvelle tragédie. Je passerai sur les talk-shows en boucle dont le seul mérite fut de nous ressasser la crème de la crème en matière d’absurdité, sans oublier l’illuminé, qui a failli mettre le feu aux poudres en appelant à la prise de la Bastille, pardon, du Grand Sérail, alors que les corps de ce pauvre Wissam el-Hassan et de son compagnon d’infortune venaient à peine d’être mis en terre.
Comment accepter, alors que nous nous étions élevés avec véhémence contre les forces du 8 Mars pour avoir squatté le centre-ville dix-huit mois durant et tué toute l’activité économique du pays, que celles du 14 Mars en fassent maintenant autant, alors qu’elles crient à qui veut les entendre : « Le Liban en premier. »
Je suis sous l’impression que quelque part une dangereuse dérive a lieu, les réactions à l’horrible assassinat de Wissam el-Hassan n’étant qu’un prétexte à la surenchère galopante – ce qui n’est pas faire honneur aux morts –, pour arriver à des fins plus ou moins déclarées. On ne brûle pas un pays pour allumer sa cigarette.
De grâce, que personne ne tente de nous faire tenir le rôle de martyrs. Nous en avons assez, nos enfants en ont assez, le pays en a assez de servir de caisse de résonance et d’arène de combat à tous les laissés-pour-compte.
Les Américains et les Israéliens ont un différend avec l’Iran ; ils sont tous trois assez grands et puissants pour le régler directement entre eux. Le Hezbollah n’a pas à entraîner le Liban dans cette querelle ; son arsenal, illégitime soit dit en passant, tout pointu qu’il soit, ne ferait pas de mal à une mouche qui vole dans l’espace aérien de l’Êtat juif, l’équilibre de la terreur est une pure invention médiatique.
Le printemps arabe ? Que Dieu lui prête vie. Si ses bourgeons tardent à éclore, cela ne nous concerne pas, pas plus que ce qui se passe en Syrie. De mémoire d’homme, on n’a jamais vu un seul drapeau libanais flotter dans une quelconque manifestation à Damas. La réciproque n’est pas vraie : quelle floraison de bannières, dimanche dernier au centre-ville de notre capitale, alors que notre drapeau national était d’une absence remarquablement blessante pour notre amour-propre !
De plus, qui peut présumer de demain et affirmer que si le régime syrien actuel venait à tomber, son remplaçant nous serait plus favorable, abandonnant les visées hégémonistes qui ont de tout temps fait le malheur de notre pays ?
Chacun à son tour, le 14 Mars et le 8 Mars, a tenu les rênes du pouvoir et, à chaque fois, au lieu de s’améliorer, les choses empiraient.
Je prie Dieu d’insuffler aux Libanais le discernement et la sagesse pour sortir enfin de ce piège où on les a si longtemps enfermés.


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef
Brillant comme analyse, Mr. Tyan, mais maigre en matiere de solution, a l'exception de votre judicieuse remarque au sujet du Hezbollah qui ne devrait pas entrainer le Liban a jouer dans la cour des grands. Nul ne peut nier l'absolue necessite de sortir du piege. Le probleme c'est quoi faire, une fois sorti? Si l'eclosion des boutons du printemps arabe ne nous concerne pas, quand pouvons-nous esperer un printemps Libanais qui nous delivrera de ces leaders incapables de la moindre initiative avertie? Les jours passent, l'horloge tique et nous ne faisons strictement rien pour nous sortir du bourbier de l'immobilisme qui est encore plus dangereux pour le pays que les deflagrations qui le secouent a l'heure actuelle. Mais avant de bouger il faudrait s'entendre sur un plan d'action commun. Ou est-il ce PLAN?
02 h 50, le 25 octobre 2012