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Nos lecteurs ont la parole

Ces années-là

Sylvie EDDÉ SHLINK
C’était avant la déchirure, Beyrouth était alors heureuse et promenait son insouciance à travers les rues, les quartiers, les grands hôtels et, pourquoi pas, dans les coins d’ombre et de soleil.
Les rues étaient animées, les cafés-trottoirs à la mode grouillaient de monde, on y discutait le premier roman de Françoise Sagan, Bonjour tristesse, les dernières peintures de Matthieu. L’élite intellectuelle se retrouvait autour d’un verre, d’un café au Horseshoe.
C’étaient les années soixante, les sixties : les prémices d’une jeunesse bouillonnante nous parvenaient, nous fredonnions les airs à la mode. Inlassablement, Only You était remis sur le pick-up et puis subitement on avait envie de se déchaîner sur un rock, c’était l’indépendance, la cassure avec la génération précédente.
Rock Around the Clock
Tonight était rythmé avec frénésie par mon frère, ses figures virevoltantes et sa fougue communicative.
On s’éclatait partout, la Corniche voyait fleurir les romances, il faisait bon respirer le même air, il n’y avait pas d’Est ni d’Ouest.
C’était l’époque des boîtes de nuit, du Paon Rouge où l’on avait droit à des photos médaillons en forme de cœur. Smoking et paillettes ne nous impressionnaient guère et nos mines renfrognées témoignaient d’un profond ennui.
La nouvelle vague battait son plein, on chantait yé-yé, on dansait au rythme de Petite Fleur, cheek to cheek, main dans la main, le regard un peu flou, les lèvres frémissantes.
La nostalgie n’est décidément plus ce qu’elle était. Le refuge dans un passé idéalisé est un réflexe. La technologie révolutionne la nostalgie, on tente de ressusciter les anciens par des effets spéciaux.
Mais rien ni personne ne nous fera oublier ces années-là.
Les années éblouissantes :
C’était la rousse flamboyante, Rita Hayworth, ondulant dans un fourreau noir, retirant voluptueusement son gant dans Gilda.
C’était la Gitane Esmeralda, pieds nus et en haillons de haute couture, superbe Gina Lollobrigida, dans le Bossu de Notre-Dame. Dalida chantait alors Bambino en petite robe rouge au cinéma Dunia d’alors, Brigitte Bardot, l’icône, fascinait ses partenaires et ses petites robes vichy fleurissaient partout.
C’était Casque d’or, magnifique Simone Signoret dans les bras de Serge Reggiani.
La môme Piaf pathétique à l’annonce du décès du champion Marcel Cerdan:
Si un jour...
C’était l’apothéose de la comédie musicale : le roi des claquettes Fred Astaire, l’homme aux pieds d’or, et sa partenaire Ginger Rogers dans des duos de rêve, un morceau d’anthologie du cinéma.
C’était l’Américain Gene Kelly bondissant qui révolutionnait les lois de la pesanteur dans Singing in the Rain.
C’était l’explosion de la sensualité, Ursula Andress sculpturale sortant des eaux dans le James Bond I, avec Sean Connery.
C’était Sylvana Mangano, inoubliable, pataugeant dans les rizières de Rizo Amaro, manifestation d’audace dans un pays dominé par l’austère Pie XII.
C’était hier, l’élégance de toute une époque que je revendique pleinement.

Sylvie EDDÉ SHLINK
C’était avant la déchirure, Beyrouth était alors heureuse et promenait son insouciance à travers les rues, les quartiers, les grands hôtels et, pourquoi pas, dans les coins d’ombre et de soleil.Les rues étaient animées, les cafés-trottoirs à la mode grouillaient de monde, on y discutait le premier roman de Françoise Sagan, Bonjour tristesse, les dernières peintures de Matthieu. L’élite intellectuelle se retrouvait autour d’un verre, d’un café au Horseshoe.C’étaient les années soixante, les sixties : les prémices d’une jeunesse bouillonnante nous parvenaient, nous fredonnions les airs à la mode. Inlassablement, Only You était remis sur le pick-up et puis subitement on avait envie de se déchaîner sur un rock, c’était l’indépendance, la cassure avec la génération précédente.Rock Around the Clock...
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