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À La Une - Portrait

Sihanouk, incarnation du destin du Cambodge

Souverain légendaire ayant libéré le Cambodge de la tutelle coloniale, Sihanouk aura fini par devenir un pion sur l'échiquier des troubles meurtriers qui se sont emparés de son pays dans le dernier quart du XXe siècle.

Norodom Sihanouk, en octobre 2006, à Pékin. REUTERS/China Daily

Ses problèmes de santé et son abdication en faveur de son fils, Norodom Sihamoni, en octobre 2004, ont considérablement restreint le poids politique de Norodom Sihanouk. Mais l'ancien roi est resté omniprésent dans le quotidien des Cambodgiens, son visage souriant s'étalant encore sur les façades des maisons et des commerces à travers le pays.

 

Sihanouk aura toujours joui d'une popularité inépuisable au sein du peuple cambodgien, mais le monarque déclinant ne parviendra jamais à retrouver la fougue du jeune roi qui dirigea d'une main de fer, dans les années 50 et 60, un Cambodge jeune et tout juste libéré.

 

Sihanouk restera aussi dans dans les mémoires comme l'artisan des périlleuses alliances politiques qui ont fait basculer le Cambodge dans la guerre du Vietnam puis dans les "champs de la mort" des Khmers rouges, où quelque 1,8 million de personnes ont trouvé la mort dans les années 70.

Sihanouk lui-même n'aura pas été épargné par la tragédie sous le règne sanglant de Pol Pot : cinq de ses enfants et 14 de ses petits-enfants seront assassinés.

 

Peu d'observateurs doutent aujourd'hui du rôle qu'il a joué dans le glissement du Cambodge vers le cauchemar de son 'autogénocide'. "On ne doute plus du fait que les actions et les décisions de Sihanouk aient contribué au malaise politique qui a fini par déchirer le Cambodge", écrivait l'historien Milton Osborne dans sa biographie, en 1994.

 

 

La lune de miel tourne au vinaigre

La première décennie de l'histoire du Cambodge moderne, relativement paisible, est aujourd'hui perçue comme un âge d'or. C'est à cette époque que Sihanouk impose sa poigne de fer sur la vie politique, semant sans le vouloir les germes d'une guerre civile qui durera trente ans.

 

En 1941, Sihanouk est un roi fantoche, choisi pour son caractère supposé docile par le gouvernement colonial français pour faire de la figuration sur le trône, succédant à son oncle Sisowath Monivong.

En 1953, il achève triomphalement la croisade de l'indépendance, libérant son pays de la tutelle de Paris.

Par un coup de maître constitutionnel, il abdique en 1955 en faveur de son père, Norodom Suramarit, et se lance dans la bataille politique.

 

Séducteur notoire, cinéaste amateur prolifique et orateur charismatique - en khmer, en français comme en anglais - Sihanouk se fait aimer d'une grande partie des 10 millions de Cambodgiens.

Mais la lune de miel des premières années de pouvoir tourne au vinaigre pendant la Guerre froide, avec le conflit qui gronde, de plus en plus proche, au Vietnam voisin.

 

Tout en menant une répression implacable contre ses opposants politiques, particulièrement à l'extrême-gauche, Sihanouk joue un temps au funambule entre les blocs de l'Est et de l'Ouest. Il courtise tour à tour Washington et Moscou afin d'essayer d'empêcher son pays de sombrer dans le conflit vietnamien.

 

Ses efforts sont finalement peine perdue pour tout le monde.

 

Les opposants communistes de Sihanouk, menés par un professeur éduqué en France, Saloth Sar - qu'on connaîtra plus tard sous le nom de Pol Pot - échappent au contrôle de sa police secrète et fuient dans la jungle. Là, ils fondent une milice maoïste qu'on appellera bientôt les "Khmers rouges".

 

Sihanouk s'attire également les foudres des conservateurs et des milieux d'affaires en mettant fin à l'acheminement de l'aide américaine en 1963, et en laissant la Chine fournir des armes aux communistes qui combattent les Etats-Unis au Vietnam.

 

Pacte avec le diable

Cette décision maintient pour un temps le Cambodge hors du conflit, mais en 1970, alors qu'il est en voyage à Moscou, Sihanouk est chassé du pouvoir par un coup d'Etat mené par le général pro-américain Lon Nol, qui fait monter la pression sur les communistes vietnamiens et cambodgiens.

 

Dans une volte-face radicale, Sihanouk décidera finalement de s'allier avec ces guérilleros qu'il avait autrefois dédaigneusement surnommés "les Khmers rouges". Il paiera très cher ce pacte avec le diable.

 

En 1973, Sihanouk revient au Cambodge et, vêtu de la tenue de combat noire des paysans-soldats, se fait photographier aux côtés de ceux qui feront replonger son pays dans l'âge de pierre quelques années plus tard.

Pol Pot utilisera le monarque comme un pion lors de sa lutte sanglante pour le pouvoir, avant d'emprisonner Sihanouk dans son propre palais après la marche triomphale des Khmers rouges sur Phnom Penh en 1975.

 

Même après le renversement de Pol Pot par les Vietnamiens, en 1979, la Guerre froide forcera Sihanouk à rester l'allié des Khmers rouges, qui combattront aux côtés des royalistes contre Hun Sen, le nouvel homme fort du Cambodge, soutenu par Hanoï.

 

Il avait fait le voeu de ne plus être roi, mais Sihanouk, grâce à l'affection qu'ont encore pour lui beaucoup de Cambodgiens, est choisi pour diriger le pays en 1991, alors que le plan de paix de l'Onu vient de mettre fin à trente ans de guerre civile.

En 1993, il demande à être couronné, comme symbole de la réconciliation et de l'unité nationale. En réalité, le royal manipulateur, écarté du jeu politique, a été pris de vitesse par le Premier ministre Hun Sen, de presque 30 ans son cadet.

 

En 2004, l'annonce surprise de son abdication choquera le Cambodge. Sihanouk se juge trop vieux, trop malade et trop fatigué pour continuer. "J'ai eu le grand honneur de servir la nation et le peuple pour plus d'un demi-siècle, déclare-t-il. Je suis désormais trop vieux."

Ses problèmes de santé et son abdication en faveur de son fils, Norodom Sihamoni, en octobre 2004, ont considérablement restreint le poids politique de Norodom Sihanouk. Mais l'ancien roi est resté omniprésent dans le quotidien des Cambodgiens, son visage souriant s'étalant encore sur les façades des maisons et des commerces à travers le pays.
 
Sihanouk aura toujours joui d'une popularité inépuisable au sein du peuple cambodgien, mais le monarque déclinant ne parviendra jamais à retrouver la fougue du jeune roi qui dirigea d'une main de fer, dans les années 50 et 60, un Cambodge jeune et tout juste libéré.
 
Sihanouk restera aussi dans dans les mémoires comme l'artisan des périlleuses alliances politiques qui ont fait basculer le Cambodge dans la guerre du Vietnam puis dans les "champs de la mort" des Khmers rouges,...
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