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Nos lecteurs ont la parole

Principes, règles, normes... Est-ce révolu ?

Par Antoine MESSARRA
Pour clôturer un cours universitaire, j’ai voulu consacrer une partie de la dernière séance à une synthèse, avec la coopération des étudiants. Je demande alors, à près de trente jeunes présents : Quels sont les principes, règles, normes... que vous pouvez dégager de l’ensemble de notre cours ?
Ces mots leur semblent venir d’une autre planète ! Je vois des regards indifférents, surpris, et même quelques regards de réprobation. J’essaie de clarifier. Parler de principes, règles, normes, est-ce nécessairement de la rigidité, du dogmatisme, du traditionalisme ? Tous me semblent rebelles, allergiques à une quelconque émergence de principes généraux puisés de l’expérience, des conditions du vivre ensemble. Quelques voix contestent même l’idée de généralité. Quant à l’universalité, les esprits y sont encore plus rebelles.
Pourtant, durant toutes les séances, je déployais les plus grands efforts pour étudier des cas, présenter et confronter des exemples controversés, exposer des alternatives, des interprétations et jurisprudences divergentes ou concordantes. L’accusation tacite de dogmatisme dans la spécialité du cours et dans le caractère scientifique de mon enseignement ne pouvait effleurer leur esprit.
Les étudiants devaient probablement me caser dans un dogmatisme de source religieuse, car il m’arrive de porter un regard humain à toute considération scientifique. Il m’a fallu alors expliquer que dégager d’un enseignement un quelconque code ou des repères est une condition du lien social, du vivre ensemble, qu’on soit croyant, athée, agnostique... L’humanité, depuis surtout le siècle des Lumières, la Révolution française, les chartes internationales des droits de l’homme, les jurisprudences constitutionnelles internationales... a élaboré un corpus de normes qui sont plutôt le fruit de l’expérience, des exigences de vie commune dans une société organisée.

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Je dus alors citer un ouvrage récent : Les droits de l’homme : une universalité menacée1. Même attitude dubitative de jeunes qui ne parvenaient pas à formuler un principe, une règle, une norme, même d’une généralité limitée. Certains commencent alors à parler, avec assurance, de diversité, coutume, spécificité, dialogue, reconnaissance des différences et autres considérations à la mode.
Il m’a fallu alors citer des cas pratiques qui se posent, par exemple en France, où des décisions de politique publique sont attendues : le cas de la burqa des femmes (voile intégral), de l’excision des filles pour des considérations religieuses ou coutumières, des mères porteuses2... Sommes-nous dans le tout-permis, la libéralisation sans limite, l’anarchie, le nihilisme, la négation même du social et de ce qui fait société ?
Je ne pouvais imaginer que le relativisme culturel a atteint à ce point des jeunes qui ont pourtant choisi les domaines du droit, de la science politique, de la gestion... Mon questionnement innocent sur des principes, règles, normes à dégager, modestement et sans dogmatisme, d’un cours fort lié à la chose publique, a survolé une autre planète !

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Ce problème valoriel n’est pas seulement libanais, mais mondial. Il est plus grave au Liban, société complexe où le leitmotiv du vivre ensemble, qu’on répète heureusement mais souvent comme un slogan, implique des conditions de légalité, de res publica, de civilité.
Dois-je être déçu, désespéré? À la fin de la séance, trois étudiantes sont venues me dire, perturbées: Oui, nous vivons un gros problème de valeurs ! Ces jeunes sont victimes d’un monde civilisé, mais qui commence à oublier les valeurs fondatrices et les acquis de la civilisation.
Contrairement à une perception dominante, ces jeunes sans boussole, sans repère, mais au fond assoiffés de sens, deviennent des proies faciles à des manipulateurs et imposteurs habiles qui fournissent le prêt-à-penser et à consommer.
Que faisons-nous, en famille, dans les écoles, les universités, au Liban et ailleurs, pour cultiver l’esprit critique, l’esprit de liberté, mais aussi liberté régie par le droit et le lien social, pour ne pas parler de morale ni de spiritualité, ce qui susciterait davantage la contestation ou la surprise !

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On s’est accoutumé (et encore) au code de la route. Mais tout le reste ? « La vitesse de dénivellation de cette descente aux enfers de l’obscurantisme (...), les silences oratoires, les prudences de l’analyse et les blancs de l’écrit », dont parlait Marwan Hamadé3, ont leur source première dans l’éducation familiale, scolaire, universitaire, les médias... qui ont trop appréhendé le traditionnel pour s’engouffrer sans réserve dans un relativisme sauvage.
Il est de coutume dans l’enseignement universitaire, au Liban et dans des universités prestigieuses dans le monde, de chercher, analyser, critiquer, faire de l’intellectualisme et de l’érudition. Le temps est venu d’avoir l’audace de réfléchir sur les questions de sens, de référence, et de finalité.

Antoine MESSARRA
Membre du Conseil
constitutionnel

1-. Par Gérard Fellous, préface de Boutros Boutros Ghali, Paris, La Documentation française, 2010, 270 p.
2-. Anne Chemin, « Mères porteuses : Le Comité national d’éthique opposé à la légalisation », « Le Monde », 8/5/2010.
3-. Marwan Hamadé, «Retours à l’ère glaciaire?», «L’Orient Littéraire», 1/4/2010.
Pour clôturer un cours universitaire, j’ai voulu consacrer une partie de la dernière séance à une synthèse, avec la coopération des étudiants. Je demande alors, à près de trente jeunes présents : Quels sont les principes, règles, normes... que vous pouvez dégager de l’ensemble de notre cours ? Ces mots leur semblent venir d’une autre planète ! Je vois des regards indifférents, surpris, et même quelques regards de réprobation. J’essaie de clarifier. Parler de principes, règles, normes, est-ce nécessairement de la rigidité, du dogmatisme, du traditionalisme ? Tous me semblent rebelles, allergiques à une quelconque émergence de principes généraux puisés de l’expérience, des conditions du vivre ensemble. Quelques voix contestent même l’idée de généralité. Quant à l’universalité, les esprits y...
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