Rizkallah habite la partie ouest de la capitale. «Gharbiyyé», comme s’entêtent à l’appeler les habitants d’Achrafieh. Sa maison se trouve prés d’une église où il se rend pour les condoléances uniquement, vu qu’il était libre-penseur.Une conviction que vingt ans d’études chez les pères Jésuites n’ont pas ébranlée.
Contrairement à son entourage formé de ses amis d’enfance, de ses frères et de ses confrères, il avait refusé de quitter Beyrouth-Ouest. Il n’a pas voulu se réfugier en «un lieu sûr», dans une région où comme lui répètent inlassablement ces mêmes personnes, il pourra toujours trouver quelqu’un pour le protéger si ça va mal. C’est allé mal et rien ne lui était arrivé.
À la vérité, Rizkallah se sentait bien dans son quartier. Il pensait avoir un ascendant sur ces «étrangers» qui avaient remplacé les habitants d’origine. Il croyait déceler en eux du respect envers lui, peut-être même une crainte de «l’authentique», de celui qui n’avait pas quitté malgré tous les dangers, et ça lui plaisait.
Le sommeil de Rizkallah était léger pour de nombreuses raisons, le bruit en étant la principale. Vers 4 heures ou 5 heures du matin, il avait l’habitude d’ouvrir la fenêtre de sa chambre pour laisser entrer l’air frais et profiter du silence que l’arrêt de son climatiseur pouvait lui procurer. Du calme aussi qui était censé régner dans la ville à cette heure avancée de la nuit.
Cette brise venant de la montagne, tous les habitants de Beyrouth la connaissaient. Un jésuite bien de chez nous, savant à ses heures, en avait fait une étude très sérieuse. Tous les aspects de ce phénomène: direction du vent, force, fréquence, température de l’air, tout, absolument tout, avait été scientifiquement reconnu, analysé et mesuré. Rizkallah avait constaté depuis longtemps la justesse de cette savante recherche. Il en avait profité dans sa jeunesse, du temps où les constructions dans la ville étaient éparses et peu élevées. Où il n’y avait pas de chandelles en béton empêchant l’air de circuler, où de sa fenêtre, et ça paraît incroyable aujourd’hui, il pouvait voir les hauteurs d’Aley, le centre de villégiature préféré des Beyrouthins.
Il enviait ces gens qui partaient à la montagne fuir les grandes chaleurs, entassant dans le même camion meubles, casseroles, linge de maison et portrait de l’aïeul dans son cadre.De Gaulle lui-même, quand il habitait rue Mar Élias, nous avait fait l’honneur de déclarer que les chaleurs de Beyrouth étaient insupportables, c’est dire! En été, comme tout le monde, il partait «estiver» à Aley.
Cette nuit, ou plutôt ce matin, Rizkallah n’arrivait pas à trouver le sommeil. Le bruit qui venait du restaurant d’à côté était insupportable. Il décida de s’en plaindre, non pas au maghfar, le poste de police tout proche, car il savait que les agents ne viendraient que quand le soleil sera déjà bien haut dans le ciel et en tout cas pas avant qu’ils n’aient bu leur café et mangé leur man’ouché, mais directement auprès du propriétaire du restaurant. Il se dit qu’il lui parlera d’homme à homme, d’une façon civilisée comme il se doit.
Sans se presser il mit sa chemise, enfila son pantalon et chaussa ses baskets. Puis, droit comme un I, prêt à tout, il s’en alla affronter l’ennemi. Il contourna les tables installées sur le trottoir où des jeunes n’avaient pas l’air de s’ennuyer, ouvrit la porte et sentit comme un coup de massue asséné sur sa tête l’explosion du vacarme qui remplissait la salle. Un instant il se rappela le bruit qui lui arrivait jusqu’à sa chambre, objet de la protestation qu’il allait faire, et se dit que ce n’était qu’une douce rumeur en comparaison.
Le malabar debout devant le bar était à l’évidence le patron du bouge. Rizkallah essaya de lui parler mais comme dans un cauchemar aucun son ne sortit de sa bouche tellement le bruit couvrait tout. Alors il le prit par le bras essayant de l’entraîner dehors pour tout lui expliquer.
Au même moment, une Carmencita aux longs cheveux noirs qu’elle rejetait insolemment en arrière du revers de sa main, ondoyant lascivement au son de la mélopée obsédante de la chanteuse orientale qui hurlait dans la sono, prit la main de Rizkallah pour l’inviter à danser avec elle. Inutile de décrire les évanouissements simulés, les cris stridents et les applaudissements rythmés que ses amies restées attablées lui adressèrent. Une main agrippée au bras du malabar, l’autre tirée par l’ensorceleuse, Rizkallah était à la limite de l’écartèlement.
Il arriva enfin à se libérer et sortit, tenant quand même par le bras le tenancier du restaurant qu’il conduisit jusque sous sa fenêtre pour lui dire: «Par ta mère, par tes enfants, par ta religion, dis-moi sur ton honneur si tu peux dormir avec ce bruit? » À sa grande surprise Rizkallah constata que son interlocuteur était doux comme un agneau, qu’il se fondait en excuses, lui disant: «Je vais arrêter la musique sur-le-champ, je vais renvoyer tout le monde à la maison comme tu le souhaites, mais s’il te plaît ne te fâche pas.»
Rizkallah n’en revenait pas. Qu’est-ce donc qui avait pu faire peur à ce grand escogriffe? Mystère! Il y avait tant de malfaiteurs dans cette ville de tous les dangers...
Rentré chez lui, Rizkallah se coucha. Il s’endormit, bercé par le chant mélodieux du muezzin qui lui arrivait par bouffées, porté par la brise matinale. Il ne se réveilla qu’à midi.
Grégoire SÉROF


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Mais dites-donc M.Sérof, vous écrivez drôlement bien pour un architecte! Qui ose prétendre que l'intelligence verbale ne se marie pas bien avec l'intelligence visuelle?
09 h 49, le 09 octobre 2012