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À La Une - L'Orient Littéraire

Un homme de compromis

D.R.

Dans l’écriture, David Lodge cherche le compromis. Entre biographie et roman, fiction et réalité, humour et sentiment, point de vue propre et perspective de l’autre : rencontre avec un auteur qui a su réconcilier le littéraire et le populaire.

 

David Lodge, né en 1935 à Brockley dans le sud de Londres, est un écrivain britannique prolifique. Il a longtemps enseigné à l’université, en tant que spécialiste de littérature anglaise, avant de consacrer son temps à l’écriture. Publié dans plus d’une vingtaine de langues, il a réussi au fil des années à construire une œuvre féconde, à la fois théorique et fictionnelle. Depuis ses premières publications à la fin des années cinquante, David Lodge signe romans, essais sur la littérature, théâtre, nouvelles et plus récemment biographies romanesques. Ses premiers thèmes de prédilection sont le catholicisme (milieu dont il est issu), la vie universitaire, Londres et la société britannique depuis la Seconde Guerre à nos jours. Lodge s’est par la suite intéressé à la maladie et la mort, au monde de l’entreprise, à celui de la télévision et au tourisme.

 

Si ses ouvrages accordent de l’importance au contexte économique, politique et culturel dans lequel il place ses personnages, si son écriture abonde le long de centaines de pages, il n’en reste pas moins que le noyau dur de l’univers de David Lodge se fonde sur le monde intérieur de son protagoniste. Plus particulièrement sur la manière dont l’existence de ce dernier est affectée et modelée par les relations qu’il entretient tout d’abord avec lui-même, mais aussi avec ses proches. Les personnages de Lodge s’expriment et échangent. C’est comme si l’auteur reconstituait avec tant d’attention un monde afin que ses personnages puissent y prendre la parole. Cette justesse psychologique vient injecter de subtilité une écriture généralement qualifiée de comique et de populaire. Si son style allie en effet, sur le mode du compromis qui lui est propre, l’humour au drame intime, la dimension plus affective des écrits de Lodge n’en est pas moins présente. Le succès considérable de son œuvre auprès du grand public tient peut-être à cette belle combinaison.

 

David Lodge, après vous être intéressé à divers genres littéraires, vous signez aujourd’hui des romans biographiques. Quel regard portez-vous sur cette évolution ?

 

Je pense que les préoccupations et les thématiques sont toujours au fond les mêmes pour un auteur. Mais il est vrai que j’aime bien alterner les genres littéraires. J’aime que chaque roman ait un nouveau contexte et d’autres angles de vision. Mais il faut pour tout écrivain avoir sa propre signature, une empreinte qui donne un « air de famille » à tous ses romans. Je ne suis pas le seul écrivain qui bouge d’un style à l’autre ni le seul qui ait évolué vers le roman biographique. De nombreux écrivains l’ont fait les vingt dernières années. L’émergence des ouvrages de biographie pourrait être liée au fait que notre société est saturée par les reportages et les informations en continu. On a de plus en plus tendance à faire confiance au narratif factuel et journalistique. Face à cela, je trouve vraiment attirant de se fonder sur une histoire vraie où un contrat tacite existerait avec le lecteur, celui de ne rien inventer de trop éloigné de la vérité.

 

D’un point de vue plus personnel, est-ce que le choix du roman biographique reflète un changement dans votre vision de l’écriture ?

 

Il est vrai qu’il y a trente ans, je n’aurais jamais eu l’idée d’écrire un roman basé sur un personnage historique. Tout ce que j’écrivais était ancré dans mon présent même si je cherchais toujours par la fiction à transcender mon expérience. Une fiction utilise énormément de votre existence et de votre énergie. Quand on ne parvient plus à puiser dans sa propre vie pour trouver cette inspiration, on se tourne parfois vers la vie d’autres personnes qui ont eu un parcours intéressant, comme c’est le cas des écrivains Henry James et H.G. Wells dont mes derniers ouvrages traitent. Il ne reste plus alors qu’à appliquer les techniques du roman et de la fiction.

 

Vous parlez d’un « contrat tacite impliquant de ne jamais trop s’éloigner de la vérité », mais aussi « d’appliquer les techniques du roman et de la fiction ». Comment trouvez-vous le juste équilibre entre ces deux tendances ?

 

Il est certain qu’il y a une grande différence entre un roman biographique et la biographie, et qu’il est plus simple de se contenter de raconter une histoire, épisode par épisode. Mais cela restera éloigné de la vérité de la vie du personnage. La biographie respecte le rythme chronologique, alors que le roman biographique tente de représenter la conscience du personnage, ses désirs et ses doutes. Cette vie intérieure a besoin de place pour se déployer sans empiéter sur le curriculum vitæ. Tout est dans le compromis entre ces deux perspectives. Il faut dès lors faire des choix et sélectionner des axes de narration. Dans mon roman sur Henry James, j’ai par exemple choisi comme axe l’amitié qui l’a lié à George Du Maurier.

 

Justement, deux parmi vos derniers romans s’intéressent à des auteurs – James et Wells – dont le monde littéraire, le mode de vie et le caractère sont diamétralement opposés. Vous parvenez dans les deux cas à lier leur monde intérieur à leur processus de création. Comment faites-vous concrètement ?

 

C’est difficile à dire. J’adopte certes souvent le point de vue du protagoniste, mais je donne aussi à certains moments la parole à d’autres personnages qui l’ont bien connu. Cela permet de brosser un portrait plus complexe. Dans le cas de H.G. Wells par exemple, je ne savais pas trop dans quelle direction aller quand j’ai commencé à rédiger l’ouvrage. J’étais aussi mal à l’aise en découvrant certains aspects de sa vie privée et j’ai même songé abandonner ce projet de livre pendant quelque temps. Il m’a fallu trouver un moyen de varier les points de vue pour parler de lui et donner la parole à sa conscience, mais aussi à l’opinion populaire à son sujet, tout en préservant ma position en tant qu’auteur. C’est en optant par exemple pour un dialogue intérieur que j’ai trouvé le compromis. Ce dialogue, en laissant une place aux conflits qui tourmentaient Wells, m’a permis de parler de cet homme au parcours si critique et figurer les failles de sa personnalité.

 

Comment trouvez-vous l’idée de votre prochain ouvrage ?

 

Cela me vient très souvent à partir d’un texte précurseur, ouvrage ou mythe, qui me permet de trouver une dimension thématique qui m’intéresse. Ce peut être aussi bien la quête du Graal par le roi Arthur, que l’œuvre de Kierkegaard ou une phrase de Henry James.

 

Votre prochain roman sera-t-il encore un roman biographique ?

 

H.G. Wells et Henry James m’intéressaient énormément en tant qu’auteurs. Seulement, pendant les longs mois passés à effectuer le travail de documentation nécessaire à mon roman, je vivais dans l’angoisse que quelqu’un d’autre ne soit en train de travailler sur le même thème. Ce qui s’est réalisé en ce qui concerne Henry James puisque le roman de Colm Toibin, Le Maître, très justement apprécié, est sorti quelques mois avant L’Auteur ! L’Auteur !. Une étonnante coïncidence, même si les perspectives adoptées sur la vie de James sont très différentes. Tous les biographes connaissent cette anxiété et cette hantise. Je n’ai plus envie de passer par là.

Dans l’écriture, David Lodge cherche le compromis. Entre biographie et roman, fiction et réalité, humour et sentiment, point de vue propre et perspective de l’autre : rencontre avec un auteur qui a su réconcilier le littéraire et le populaire.
 
David Lodge, né en 1935 à Brockley dans le sud de Londres, est un écrivain britannique prolifique. Il a longtemps enseigné à...
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