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Culture

Toufic Maatouk, un prêtre musicien conciliant foi et créativité

Rencontre À trente-trois ans, le père Toufic Maatouk célèbre des messes et dirige des chœurs et des orchestres. Entre foi et créativité, entretien avec un « prêtre musicien » pour parler d’un destin où se croisent toutes les voies impénétrables du Seigneur...
02/10/2012

Cheveux coupés à ras du crâne et barbe de deux jours pour une chemise blanche et un pantalon noir. Regard serein et sourire bienveillant pour une démarche dynamique, voilà le père Toufic Maatouk qui a arrêté les répétitions de la direction de Don Giovanni de Mozart à Florence pour s’activer au BIEL. En contribuant avec le père Khalil Rahmé à la messe célébrée en grande pompe par Sa Sainteté le pape Benoît XVI sur le front de mer de Beyrouth. Il y dirigeait un orchestre et cinq chœurs.

«Une messe, souligne-t-il, selon le rite latin avec un choix de chants maronites de père Boulos al-Achkar, de chants arméniens, syriaques et byzantins. Ce n’était pas une messe maronite. Bien servie au niveau musical, c’était une célébration au cœur de la tradition latine.»
Petite remontée aux sources pour trouver le point de lumière entre les premières étincelles de la foi et de la créativité. Pour ce moine antonin maronite, qui a fait d’abord ses études au Collège des Apôtres, tout est d’une infinie clarté et remonte sans conteste à l’enfance.
«C’est dès six heures du matin que j’attendais le prêtre pour servir la messe. J’étais attiré par les chants sacrés et les louanges à Dieu. C’était ma passion. On aime quelque chose et on ne sait pas ce que c’est... Mais on sait que tout l’être est là. Mon frère et moi sommes devenus religieux. Je n’ai jamais demandé pourquoi, c’était évident que je devais entrer dans les ordres. La religion est une façon de vivre et de témoigner de la foi. C’est une manière de vivre au quotidien... Mon ambition est de savoir et pouvoir témoigner en tant que prêtre dans le milieu culturel et musical où je vis. Car je suis un prêtre musicien. Tenez, Vivaldi était prêtre! Mon rapport à la musique s’est aussi manifesté très tôt. Dès sept ans. Par le piano. D’ailleurs, j’ai une formation de pianiste sous la férule de Boghos Panjarian au Conservatoire national supérieur de musique de Beyrouth. Et c’est par hasard que j’ai plongé dans le chant en voulant arranger ma voix (je suis basse-baryton) et en fouillant dans les cordes vocales, j’ai atteint une plus grande maîtrise pour la direction orchestrale, surtout en ce qui concerne l’expression opératique et le chant lyrique. Pour mon diplôme de chef d’orchestre, obtenu à Saint-Pétersbourg, il y avait une sélection de 1600 personnes avec neuf finalistes ! Le passage le plus difficile aura été la transition de directeur de chœur à celui de chef d’orchestre. Et mes débuts furent à Saint-Pétersbourg avec des œuvres symphoniques de Mozart, Beethoven, Brahms et Tchaïkovski. Un premier prix à Palerme m’a permis d’aller à Milan et de travailler avec la Rome Sinfonietta et le Verdi Barocco. Mes rencontres déterminantes auront été avec Valery Gergiev, Alexandre Polianichkov, mais surtout Ennio Nicotra...
«Qu’est-ce que la musique? C’est une manière de parler de ses sensations, de ses idées, des contrastes que nous vivons. La musique est une ascèse. Elle m’a appris la rigueur, la volonté. Quand je dis que c’est une ascèse, c’est comme on vit une foi... La musique exige une relecture de soi-même, d’une vie, d’un passé, d’une préparation pour le futur. La musique m’éloigne du profane, du matériel. Quand la musique atteint le niveau matériel, elle perd son essence...»
Carnet de route très chargé pour le père Toufic Maatouk. À l’étranger et à Beyrouth. À peine arrivé au pays qu’il repart pour la Scala de Milan afin de préparer les chœurs d’Attila de Verdi sous la direction de Juan Luca Marciano (connu des festivaliers du Bustan) pour le premier festival d’opéra de Tbilissi en Georgie. À Paris, pour le 13 octobre, il dirigera le Diptyque de Zad Moultaka à l’Institut du monde arabe avec un orchestre franco-libanais, celui-là même qui s’est produit déjà à Beyrouth, la saison dernière. Novembre et Milan applaudiront le père Maatouk dans la Cinquième symphonie de Tchaïkovski.
Et, à tout seigneur tout honneur, retour en décembre à Beyrouth pour animer Noël dans les Souks avec un programme de haut vol qu’il concocte pour «Beyrouh Chants». Moment très attendu pour l’ouverture avec le «Sextette de la Scala de Milan», qui interprétera des œuvres de Tchaïkovski et Brahms. Tout autant que de la musique opératique sacrée italienne.
S’égrèneront ensuite, comme les grains d’un chapelet de buis, la pétillance des Noces de Figaro de Mozart, sous sa houlette, avec, entre autres, la chorale antonine et Simone Alaimo. Et des concerts durant, une semaine de Noël, avec Beyrouth Chants. Et un esprit qui ne se limite pas à la seule musique sacrée.
Sept concerts, dans une année verdienne, avec des œuvres de Vivaldi (Gloria), Haendel (Gloria et Le Messie) et le Te Deum de Mozart. Avec la présence et la prestation d’invités de marque tels Abdel Rahman el-Bacha (qui interprétera des sonates de Beethoven), Ildebrando d’Archangelo (le séduisant baryton basse envoyé par le «Vienna House») et une clôture avec la cantatrice Rima Tawil (qui a ébloui et ému l’auditoire au BIEL lors de la célébration de la messe papale) en mettant en valeur son nouveau CD dédié aux arias de Massenet. Et on évoque, en coup de vent, car on y reviendra, le Requiem de Verdi qui aura lieu peut-être au sein du vingtième Festival du Bustan. Projet non moins ambitieux pour l’après-fête de la Nativité avec le Requiem de Fauré au Carnegie Hall de New York avec des musiciens de la Julliard School et les chœurs des antonins et de la NDU.
Labeur intense pour le père Toufic Maatouk qui, comme un infatigable nuage voyageur, sème et plante ses notes et ses partitions à tous vents. Mais un nuage qui ne badine pas avec le travail.
«Oui, je suis exigeant au travail, dit-il, toujours avec l’amabilité d’un sourire chargé de bonhomie. Mais j’aime aussi être libre. Je conviens n’être pas très conventionnel. La créativité demande de la folie, de l’aventure. Chaque œuvre ou production a des hauts et des bas. De bons ou de mauvais moments. Et je les aime. Je suis passionné. Jamais je ne reviens en arrière...»

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Paul-René Safa

La critique musicale n'a jamais vraiment existé au Liban, et c'est bien dommage, car toutes les productions sont jugées de la même manière, la plupart du temps dithyrambique, ou bien, si c'est franchement mauvais, en noyant le poisson dans un bouillon d'inepties. Sans l'aiguillon d'une critique saine, objective, documentée et sans concession, la musique et les interprètes resteront (à quelques exceptions près - Dieu merci !) ce qu'ils ont toujours été au Liban, médiocres.

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