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À La Une - L'Orient Littéraire

R.J. Ellory, ou l'art du thriller au ralenti

Langue abrupte et souffle court, R.J. Ellory imbrique patiemment le long de pages denses, intrigues, époques, crimes et intentions. Mêlant thriller et drame psychologique, il reste aux aguets : dans toute âme claire œuvre un ver de noirceur ; dans toute âme boueuse reste un grain de lumière.

R. J. Ellory : « Le roman criminel est un genre très intéressant : vous pouvez imaginer sur fond de meurtre n’importe quelle histoire. »

Né en 1965 en Angleterre, à Birmingham, l’auteur de best-sellers R.J. Ellory a vu ses vingt-deux premiers romans tous refusés par les éditeurs. Durant ces années où il collectionnera plus de six cent lettres de refus, fera de la musique puis de la photographie, broiera du noir, travaillera à temps plein dans le domaine associatif et caritatif et dans l’industrie du fret, il délaisse certes un moment l’écriture, mais il y revient, irrémédiablement. Sa persévérance est finalement récompensée : en 2003, son premier roman est publié en Angleterre. Depuis, sa carrière littéraire se place sous le signe du succès international. Celui que la presse qualifie de « maître du slow-motion thriller » a vu ses neuf polars publiés traduits en vingt-trois langues et couronnés de prix. Les Anges de New York (cf. L’Orient Littéraire de mai 2012), son dernier roman traduit en français, s’est vendu dès sa sortie à une vitesse telle qu’il nécessita une réimpression quasi immédiate. Les récits du Britannique R.J. Ellory, toujours situés aux États-Unis, se nourrissent des grands mythes historico-politiques américains comme autant d’alibis et s’habillent des crimes les plus sordides comme autant de couvertures pour traiter des drames enfouis au cœur de toute existence. Si certains critiques du roman noir déplorent la simplification et l’allongement extrême de la trame dans ses derniers romans, il reste que l’univers de R.J. Ellory, sombre et torturé, doté d’épaisseur psychologique et de compassion, convainc encore ses lecteurs. Rencontre avec un auteur à l’humour aiguisé dont la timidité première laisse place à un interlocuteur chevronné lorsqu’il s’agit de parler littérature.

 

 

Vous publiez un roman chaque année. Vos récits sont longs et documentés. Vous venez de sortir un CD avec votre groupe des « Whiskey Poets ». Quel est votre mode de travail ?

 

Je suis discipliné : je me lève à sept heures, j’écris jusqu’à midi, je déjeune, puis j’écris à nouveau jusqu’à trois heures. Après, je fais de la guitare. J’essaye de rédiger trois chapitres tous les jours. Je dois ce rythme aux vingt-deux années durant lesquelles j’ai travaillé à temps plein pour gagner ma vie et payer mes dettes, avant d’être publié. Je devais me lever très tôt pour pouvoir écrire avant d’aller au boulot. Aujourd’hui encore, je pense profondément qu’il n’y a que le dur labeur qui paie.

 

Pourquoi avoir choisi le polar ?

 

Je pense qu’on ne choisit pas vraiment d’être un écrivain : c’est l’écriture qui vous choisit. De la même façon, on est choisi par son genre littéraire. Le roman criminel est un genre très intéressant : vous pouvez imaginer sur fond de meurtre n’importe quelle histoire – d’amour, de complot, d’enquête – et placer tous ces thèmes sur des périodes historiques différentes. Là par exemple, je termine un roman qui se passe en 1974 et dont le protagoniste est un shérif du Mississippi, un revenant de la guerre du Vietnam avec des séquelles traumatiques. Le plus important pour moi lorsque j’écris est l’être humain avec ses émotions et sa psychologie. Je pense que j’écris avant tout des drames humains et que la dimension criminelle est secondaire. C’est ce que j’aime dans le roman noir, la possibilité de placer un individu ordinaire dans des situations extraordinaires qui le dépassent. Cet axe traverse tous mes livres.

 

Tous vos romans se passent aux États-Unis. Pourquoi cette source d’inspiration exclusive ?

 

Ma génération a été exposée aux films américains et à la télévision américaine bien plus qu’aux films britanniques, et cet imaginaire m’a nourri. Une des choses qui me fascinent encore aujourd’hui, c’est de voir comment une nation si neuve peut avoir une telle influence sur le monde entier. Mais cela ne m’empêche pas de questionner ce pays qui est aussi immature, un peu comme un enfant qui embête tout le monde dans la cour de récréation et qui va faire quelque chose là où il n’a rien à faire et où il n’est pas du tout concerné. Les limites d’un jeune héritage culturel se détectent aussi dans un degré de flou, de superficialité qui caractérise quelques ouvrages du polar américain actuel. D’un point de vue romanesque, c’est pour moi une aubaine de situer mes ouvrages aux États-Unis. Cela revient à écrire à propos de cinquante pays en un seul. Avec les États-Unis, j’ai Las Vegas, la mafia, les tueurs en série, la CIA, les Kennedy, New York, la guerre de Sécession… Mais cela ne veut pas non plus forcément dire que j’ai pris une bonne décision : en tant qu’écrivain britannique, cela m’a rendu très difficile d’être publié.

 

Vos personnages principaux sont tous de grands solitaires à l’histoire personnelle complexe et qui se retrouvent dans des situations très difficiles…

 

Je sais bien que chaque personnage principal de mes romans n’a pas de famille ou vit des relations complexes avec sa famille. J’ai moi-même vécu très seul avec mon frère quand nous étions enfants, puis encore à l’adolescence. J’avais sept ans quand ma mère est morte jeune, d’une pneumonie fulgurante. Je ne me souviens pas d’elle. Mon père est parti avant ma naissance. Je n’ai connu que ma grand-mère maternelle qui nous a élevés mon frère et moi. Comme elle était très fatiguée, elle a dû nous confier à un moment à un orphelinat, puis elle est morte à son tour. Mes personnages mis à rude épreuve, sans famille ou proche qui puisse venir à leur secours, sont comme moi il y a longtemps. Il me reste de tout cela le souvenir d’une grande solitude, un fort sentiment d’indépendance et le sens de la responsabilité.

 

Votre écriture a un effet cinématographique en trois dimensions qui happe le lecteur. Est-ce un impact que vous recherchez ?

 

J’écris des romans cinématographiques, trop grands, trop denses pour qu’on puisse en faire un film. Quand je commence à écrire un roman, je suis sans synopsis. J’ai plutôt une idée centrale ou une scène à partir de laquelle je commence, et le livre évolue spontanément sans que je sache comment va finir l’histoire. La deuxième chose que je décide concerne le lieu et l’époque parce que ces deux aspects influencent tout et sont aussi importants que la trame narrative et que les personnages : le lecteur passe autant de temps avec les personnages que dans la ville où l’histoire a lieu. La troisième chose à laquelle je pense et dont je veux avoir une idée précise – cela va peut-être répondre à votre question – c’est que je me demande : « Quand vous finirez l’ouvrage, qu’est-ce que je voudrais que vous ressentiez ? » Je me concentre sur l’émotion que je voudrais susciter en vous. C’est ma boussole. C’est pourquoi j’écris des livres si détaillés et si longs, qualifiés de slow-motion thriller. Si vous lisez un de mes ouvrages et que six mois plus tard vous voyez quelqu’un le lire, peu m’importe que vous vous rappeliez des noms des personnages ou même de mon nom. J’espère seulement que vous vous souviendrez de ce que vous avez senti en le lisant.

 

 

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Né en 1965 en Angleterre, à Birmingham, l’auteur de best-sellers R.J. Ellory a vu ses vingt-deux premiers romans tous refusés par les éditeurs. Durant ces années où il collectionnera plus de six cent lettres de refus, fera de la musique puis de la photographie, broiera du noir, travaillera à temps plein dans le domaine associatif et caritatif et dans l’industrie du fret, il délaisse...
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