Nos Lecteurs ont la Parole

Journalisme, une profession et une formation en péril

Antoine MESSARRA
OLJ
18/09/2012
Deux grands périls menacent aujourd’hui à l’échelle mondiale la profession de journaliste, alors que la prolifération des moyens de communication sociale et des instituts de formation font croire que nous vivons une ère de progrès.
Il ne s’agit pas seulement de l’avenir de l’information conventionnelle et du journal-papier face à l’information virtuelle. C’est là un problème technique d’évolution et de mutation. Les deux grands périls sont d’un autre ordre. Ils concernent le professionnalisme et l’éthique du métier.
Premier péril : Le journalisme-communication. À la faculté d’information et de documentation de l’Université libanaise, le mastère francophone de journalisme, avec le soutien de l’ambassade de France au Liban et en partenariat avec l’Institut français de presse (IFP) et le Centre de formation et de perfectionnement des journalistes (CFPJ, Paris), mastère qui s’est prolongé de 1995 à 2010 avec 14 promotions de diplômés, le souci constant était de distinguer l’information des différents genres de communication dans les domaines des relations publiques, de la mobilisation politique, de la publicité et du marketing, en essayant même d’étendre les règles éthiques de l’information à toutes les formes de communication.
Aujourd’hui, le mercantilisme est si répandu que les instituts de journalisme prolifèrent presque dans toutes les universités, sans qu’on puisse le plus souvent distinguer clairement entre journalisme, marketing, publicité, communication politique, relations publiques... et sans même que ces derniers domaines, parfaitement nécessaires, honorables et légitimes, soient régis par des normes éthiques.
Second péril : le journalisme réduit à l’information instantanée et donc nécessairement incomplète et superficielle. Nous vivons la tyrannie de l’opinion, nourrie, alimentée, propagée à tous les instants par des journalistes de l’instant rivés à ce qu’ils voient, ce qu’ils entendent, aux déclarations et prises de position des uns et des autres, de n’importe qui et sur n’importe quoi et souvent à travers des micro-trottoirs.
Autant il faut admirer, honorer la contribution des médias et de journalistes courageux et hors pair à la défense des libertés, et les journalistes martyrs de la liberté, autant nous avons profondément besoin aujourd’hui dans le monde de réhabiliter le politique, le sens du public, réduit par les médias à la polémique, au spectacle, au mélange des genres comiques et politiques dans des programmes satiriques.
Le téléspectateur a l’illusion de comprendre parce qu’il s’est amusé ou a bien rigolé. Il m’arrive presque toujours en voyant des journaux télévisés, non seulement au Liban, mais aussi dans des démocraties dites consolidées, de me demander : mais quel est le problème?
Des journalistes éminents me rapportent ce que tel a déclaré, ce qu’un autre a répondu, ou plutôt répliqué, quelle est la position de tel parti et de tel autre parti...
Le pauvre téléspectateur qu’on appelle citoyen est invité non à réfléchir sur un problème, avec les données et le diagnostic, mais à se ranger dans la polémique en vogue sur le marché de la compétition politique dans un combat de gladiateurs. Je ne veux pas me ranger, ni me positionner, mais savoir quel est le problème. Après je me positionne. Non, mais plutôt, dans ce cas, je m’engage.
Nous vivons aujourd’hui la réduction du politique à la polémique. Des experts en marketing politique recommandaient à un éminent candidat à l’élection présidentielle en France en 2012 : « Si on ne change pas, on va dans le mur. Il faut que tu durcisses le ton, que tu pilonnes. » Pilonner, c’est-à-dire écraser, soumettre à un bombardement intensif ! Citoyenneté, engagement, société civile, information fruit de l’investigation... toutes ces notions en vogue sont en péril et aussi la culture démocratique dans une politique spectacle qui n’a rien de public.
Pauvres Aristote, Platon, Montesquieu, Jean-Jacques Rousseau !... La culture démocratique est aujourd’hui menacée par tous les experts en manipulation qui se servent de la tribune médiatique. Des actions pionnières de la société civile, des programmes fort mûris de civisme, des initiatives porteuses d’avenir... sont saccagés en une soirée de journal télévisé et de programmes de politique spectacle par des journalistes dupes et irresponsables. L’information n’est ni loisir médiatique, ni amusement, ni spectacle. « Informer fatigue », écrivait Ignacio Ramonet. « Bien informé, disait Alfred Sauvy, l’homme est citoyen ; mal informé, il est sujet. »
***
Distinguer l’information de la communication et substituer au journaliste clown ou vedette le journaliste expert deviennent deux conditions prioritaires pour continuer à défendre les libertés, mais sans saper les fondements de la culture démocratique.

Antoine MESSARRA
Membre du Conseil
constitutionnel,
professeur à l’USJ

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