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À La Une - L’Éditorial De Issa Goraieb

Les feuilletons de l’été

Après les généraux, après les diplomates quittant en hâte le bateau ivre, voici venu le temps des apparatchiks, et non des moindres.

 

Riad Hijab, qui a fait défection lundi pour se réfugier avec sa famille en Jordanie, n’était pas seulement, depuis deux mois à peine, Premier ministre de Syrie. Pur produit du parti Baas, leader universitaire, puis gouverneur et ministre, cet ingénieur agronome sunnite passait surtout pour incarner l’orthodoxie idéologique dans ce qu’elle peut avoir de plus digne de considération. Dans une Syrie où la bride est désormais lâchée aux démons sectaires, Hijab a toutefois fini par s’aligner sur sa région, Deir ez-Zor, largement acquise à la cause de la révolution. C’est ce même phénomène d’obédience au terroir, au clan, à la tribu qui portait il y a quelques jours deux importants chefs de barbouzes, originaires, eux, de Deraa, berceau de la révolution, et par ailleurs cousins du vice-président Farouk el-Chareh, à retourner leur veste.


C’est vrai qu’en Syrie un Premier ministre ça ne pèse pas bien lourd face aux prérogatives dictatoriales du président et de son cercle rapproché. C’est vrai aussi que le noyau dur du pouvoir, bien que sévèrement entamé par l’attentat meurtrier à la bombe qui a visé récemment sa cellule de crise, n’a rien perdu de son agressivité. Il n’en reste pas moins qu’au plan moral et symbolique, la défection de Riad Hijab est un coup particulièrement dur pour le régime de Bachar el-Assad dont on s’accorde à claironner, dans les rangs de l’opposition comme dans les capitales occidentales, qu’il est déjà en voie de désagrégation.


Mais en fait n’est-ce pas la Syrie tout entière qui, lentement mais sûrement, se désagrège en ce moment, qui part en pièces détachées sous nos yeux atterrés encore habités par les terribles images de dévastation de la longue guerre du Liban ? Immeubles éventrés, criblés d’impacts ou brûlant furieusement, rues ensevelies sous les décombres, carcasses de voitures calcinées et toute la misère du monde dans le regard, cette fois, des enfants épouvantés par le déluge de feu et d’acier s’abattant sans répit sur les populations martyres : c’est un vertigineux déjà-vu, déjà enduré, par la main des mêmes tortionnaires ou de leurs séides qui nous vient irrésistiblement à l’esprit au spectacle de la somptueuse Damas qui, pan après pan, tombe en poussière ou de la prospère Alep promise au même et triste sort.


Avec la pierre, c’est l’économie de la Syrie qui s’effondre sans même – ironie de l’histoire – l’espoir d’une reconstruction rapide dont eut pu se charger quelque émule local de Rafic Hariri, broyé il y a quelques années par la même et implacable machine à tuer. Avec l’intensification des combats et le brutal réveil des démons sectaires enfin, c’est le tissu socioculturel de la Syrie qui part en lambeaux.


Institutions à vau-l’eau, prestations publiques quasiment inexistantes, autorité bafouée nuit et jour : à son tour, c’est à une désagrégation douce (car, touchons vite du bois, non accompagnée de violence), douce mais non moins désastreuse, qu’est actuellement en proie l’État libanais. Aux envolées de l’envoyé du guide suprême de la révolution iranienne venu discourir sur le rôle de pointe de notre pays dans la lutte contre Israël, nul officiel n’a réagi, seul un Walid Joumblatt priant le visiteur de se préoccuper plutôt de la crise en Iran et du prix astronomique qu’y atteint le simple poulet.


À peine clôturé le mois sécuritaire, le ministre de l’Intérieur annule en catastrophe sa campagne d’éradication des cultures de haschisch et s’avère toujours impuissant, en pleine saison touristique, à garantir la libre circulation des voyageurs sur la route de l’aéroport, qu’ont encore bloquée lundi soir les familles des pèlerins chiites séquestrés par les rebelles syriens : lesquelles en sont à menacer publiquement de représailles les Turcs et les Qataris, en lieu et place de leurs protégés de Syrie ! Le meilleur est pour la fin : alors que le gouvernement patauge lamentablement, c’est une chaîne de télévision locale en quête de sensationnel qui assure la chronique des kidnappés. Qui communique quotidiennement en live avec ceux-ci au grand soulagement de leurs proches, mais qui interviewe aussi leurs geôliers. Qui, exploitant à fond le filon sans oublier de ménager la chèvre et le chou, allait même hier jusqu’à retracer les exploits guerriers du chef des ravisseurs, le désormais célèbre Abou Ibrahim.


En termes d’audimat cela vaut bien, faut-il croire, tous les feuilletons made in Istanbul.

Issa GORAIEB
igor@lorient-lejour.com.lb

Après les généraux, après les diplomates quittant en hâte le bateau ivre, voici venu le temps des apparatchiks, et non des moindres.
 
Riad Hijab, qui a fait défection lundi pour se réfugier avec sa famille en Jordanie, n’était pas seulement, depuis deux mois à peine, Premier ministre de Syrie. Pur produit du parti Baas, leader universitaire, puis gouverneur et ministre, cet ingénieur agronome sunnite passait surtout pour incarner l’orthodoxie idéologique dans ce qu’elle peut avoir de plus digne de considération. Dans une Syrie où la bride est désormais lâchée aux démons sectaires, Hijab a toutefois fini par s’aligner sur sa région, Deir ez-Zor, largement acquise à la cause de la révolution. C’est ce même phénomène d’obédience au terroir, au clan, à la tribu qui portait il y a quelques jours deux...
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