Cependant, depuis la Nahda s’est instauré un amalgame entre modernisation et modernité. Alors que la modernité est un processus de modernisation continu, celle-ci a été sacrifiée au profit d’une modernisation creuse et inconsistante. Et cette même modernisation n’a pas seulement intériorisé la supériorité insaisissable de l’Occident dans la pensée des peuples arabes, mais pire, ils la reproduisent en leur sein même. L’absence de modernité ne signifie absolument pas que les moyens de création de la modernité sont absents, mais que ces derniers ne sont pas exploités de manière productive. Le problème réside non pas dans l’incapacité à « produire de la modernité », mais plutôt dans l’impuissance à l’assimiler et à l’absorber.
Depuis un siècle se pose la question : « Quels sont les facteurs qui ont mené à l’échec du projet de la modernité arabe, les facteurs internes ou les facteurs externes ? » Les partisans des facteurs externes affirment que l’Occident, et plus précisément l’hégémonie occidentale, est la cause principale du retard et du sous-développement dont souffre le monde arabe. Par le fait, en l’absence de cette hégémonie, les Arabes auraient été une nation unie qui bénéficierait d’une grande influence sur la scène internationale.
Cependant, les causes externes ne peuvent être mesurées et évaluées que par rapport à leur influence sur la scène interne, qui est à son tour un reflet intrinsèque de la fragilité et de l’anaphylaxie internes dont souffre la société. Par conséquent, la question posée auparavant : « Quels sont les facteurs qui ont mené à l’échec du projet de la modernité arabe, les facteurs internes ou les facteurs externes ? »
devrait être remplacée par la question suivante : « La vulnérabilité du monde arabe face aux intérêts et aux ambitions des pays étrangers n’est-elle pas une conséquence de sa fragilité et de sa faiblesse inhérente ? »
Est-ce la vulnérabilité du système immunitaire de l’homme qui est la cause de sa maladie, ou bien l’existence de cette maladie en soi ? À quoi lui servirait de se conforter en oubliant la défaillance de son immunité, en se plaignant de la vigueur de la maladie ? Existe-t-il un autre moyen de retrouver son bien-être avant de renforcer et de rétablir une immunité fonctionnelle ?
De plus, comment exiger de l’étranger qu’il se comporte avec le monde arabe d’une manière différente de celle des régimes politiques avec leurs concitoyens et entre eux ?
Par quelle logique exiger de l’autre ce que l’on se refuse à soi-même ?
Rien n’adviendra si l’on ne sait pas comment l’appeler. Si nous appliquons au monde arabe l’idée de Marx que « l’humanité ne se pose que les questions qu’elle peut résoudre », nous remarquons que ce monde arabe ne se pose aucune question. Au moment où le monde arabe commença à questionner son acquis culturel, depuis sa rencontre avec la modernité occidentale, l’on s’est satisfait de louer et de sélectionner les aspects de cette modernité qui renforcent l’idéologie dominante, et qui ne s’opposent pas avec elle.
C’est dire que les mouvements islamistes qui ont été portés au pouvoir par la mouvance de la modernité arabe ont une lourde responsabilité pour ne pas retomber dans l’amalgame entre modernisation et modernité. Ainsi que les tentatives d’expliquer les échecs de l’islam politique par les appels d’empire de l’Occident reviennent à admettre que l’islam politique est incapable de mettre les sociétés arabes sur les voies de la modernité. Si « l’islam est la solution » magique, nous serons ravis d’être dupés par les magiciens.
Marwan HARB
Chercheur en sciences politiques


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