Pour justifier leur plaidoyer en faveur du régime, les patriarches mirent en avant leur souci de protéger les minorités chrétiennes de l’inconnu ou d’un islamisme qui serait pire que la dictature. Inspiré de calculs de prudence politique, un tel motif vaut ce qu’il vaut. Une raison plus fondamentale que Leurs Béatitudes firent valoir plus timidement et en allusion à l’exhortation de saint Paul (I Tim. II, 1 et suiv.) tient à la docilité de principe prônée par l’Église à l’égard de l’autorité. Cette attitude « scandaleusement » complaisante à l’égard du régime de Damas suscita de vives critiques dont je retiens deux des plus saillantes :
– que le régime triomphe ou qu’il chute, les minorités chrétiennes risquent fort d’être les premières victimes, ou comme boucs émissaires, ou comme complices.
– La victoire des libéraux en Libye infirme la thèse que l’islam est incompatible avec la démocratie.
Je ne suis pas qualifié pour juger du bien-fondé de ces analyses. Ma réponse se situera sur un plan doctrinal, à la lumière de l’enseignement de l’Église catholique, et notamment de la politique dite du « Ralliement ».
Énoncée par le pape Léon XIII dans deux encycliques : « Au milieu des sollicitudes » du 16 février, et « Notre consolation » du 3 mai, ainsi que dans la lettre au cardinal Lecot du 13 août 1893, cette doctrine s’adressait nommément aux catholiques de France. Que dit-elle en substance ?
Les catholiques français, faut-il le rappeler, formaient la majorité de la nation. Pourtant en France, quelque cause qui ait pu les déclencher, le pape constate que « le christianisme devient, de la part des sectes, l’objet d’hostilités implacables ». Pour répondre à une opposition fondamentale des républicains au christianisme, qu’il qualifie de « vaste complot que certains hommes ont formé pour anéantir en France le christianisme », Léon XIII exhorte à s’unir et « à redoubler d’amour et d’efforts dans la défense de la foi catholique, en même temps que de leur patrie », tous « les Français qui professent la religion catholique », dont « la grande sollicitude doit être d’en assurer la conservation » ; et à « mettre de côté toute préoccupation capable d’en amoindrir la force et l’efficacité ».
Il les exhortait en somme, d’après Jean Madiran, « à suspendre les activités politiques qui n’avaient pas pour objet direct, immédiat, unique, cette défense urgente » (Les Deux démocraties, 1977). Les monarchistes – les catholiques l’étaient alors presque tous – se trouvaient de ce fait sommés de se « rallier » aux institutions démocratiques du régime républicain. Non que la démocratie fut considérée par le pape comme le seul régime politique moral. L’Église a toujours distingué politique et morale, la politique n’ayant pas pour objet de réaliser le bien moral « mais d’assurer les conditions sociales de sa réalisation par chaque personne » (Tanoüarn, Monde et Vie du 5 mai 2012). « De par son essence même, la cité est tenue d’assurer à ses membres les conditions d’une droite vie morale, d’une vie proprement humaine » (Maritain). Pour cela, absolument parlant, et suivant la leçon d’Aristote, plusieurs formes de gouvernement sont légitimes : la monarchie, l’aristocratie, la démocratie et le régime mixte (un mélange de monarchie et de démocratie). « On peut affirmer (...), en toute vérité, que chacune d’elles est bonne, pourvu qu’elle sache marcher droit à sa fin, c’est-à-dire le bien commun pour lequel l’autorité sociale est constituée. » Il n’empêche que si l’on descend des abstractions sur le terrain des conclusions pratiques, telle forme de régime politique peut être mieux adaptée à telle nation eu égard à « l’ensemble des circonstances historiques ou nationales, mais toujours humaines, qui font surgir dans une nation ses lois traditionnelles et même fondamentales ».
« Dans cet ordre d’idées spéculatif, les catholiques comme tout citoyen ont pleine liberté de préférer une forme de gouvernement à l’autre, précisément en vertu de ce qu’aucune de ces formes sociales ne s’oppose, par elle-même, aux données de la saine raison, ni aux maximes de la doctrine chrétienne » et donc, s’ils le désirent, de poursuivre et perfectionner la théorie de la monarchie. À condition de n’avoir garde, dans leur comportement pratique, de s’écarter du principe que « tous les individus sont tenus d’accepter » les gouvernements établis, aux conditions et réserves morales habituelles(1) ; « et de ne rien tenter pour les renverser ou pour en changer la forme ». « De là vient que l’Église (...) a toujours réprouvé les doctrines et toujours condamné les hommes rebelles à l’autorité légitime. »
(À suivre)
(1) On peut penser, à titre d’exemple, à l’objection de conscience préconisée par Jean-Paul II, face à des législations injustes. « Les chrétiens, de même que tous les hommes de bonne volonté, sont appelés, en vertu d’un grave devoir de conscience, à ne pas apporter leur collaboration formelle aux pratiques qui, bien qu’admises par la législation civile, sont en opposition avec la loi de Dieu » (L’Évangile de la vie, 74).

