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Nos lecteurs ont la parole

Réussir dans la vie

Sylvain THOMAS
Mot brillant et prometteur, la réussite appartient au vocabulaire des certitudes fragiles, de l’inquiétude contenue. Après des études sérieuses et muni d’une licence, voire même d’un doctorat, on postule à un emploi à longueur de mois et même d’années, soit au Liban soit à l’étranger, et le résultat est stérile, même décevant, malgré les compétences acquises. Et sûrs de nos capacités, on constate hélas qu’effort et ténacité ne garantissent pas au postulant la possibilité de décrocher un travail malgré le niveau acquis. Il reste que rarement nous comptons assez sur les vertus du travail pour nous croire garantis contre notre propre pesanteur. L’émiettement fastidieux du temps, l’inquiétude de l’avenir, l’émergence des difficultés inhérentes à la vie font naître une exigence impérieuse et dévorante, celle d’atteindre un but. Décidés à réussir, nous devons nous astreindre à une incessante contrainte.
Cependant, pour rigoureux que puisse se montrer ce pouvoir d’autodétermination, il n’atteindra le succès véritable que par la grâce d’un mystérieux facteur. Autrement, chacun d’entre nous risque d’un instant à l’autre de se trouver « privé de tous ses moyens ».
De plus, tout ne tient pas à nous seuls. Dans nos efforts et nos dons, nous dépendons étroitement de l’accueil qui leur sera fait. Qui ne sait à quel point, de manière souvent absurde, l’inattention d’autrui, l’hostilité gratuite ou la simple malchance suffisent à compromettre nos entreprises les mieux engagées. Pour se croire sûr de réussir, on devrait être doté soit d’une infantile prétention, soit d’un souverain détachement. Ainsi se justifie, dans sa tonalité à la fois sombre et résolue, le célèbre adage selon lequel « il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer ». Qu’y a-t-il d’autre, en effet, dans ce propos, qu’une ferme volonté de s’adapter aux incertitudes de l’action et de mesurer d’avance l’exacte portée de son échec ? Car c’est un même isolement, une même séparation, inconscients par rapport aux choses et aux êtres, qui nous donnent l’illusion de disposer de tout ou de ne pouvoir rien. Seule l’exacte mesure de l’insuccès nous en délivre. La présence d’autrui et du monde lui-même ne nous devient sensible que pour autant qu’elle ne répond pas à notre attente. Tout tient ici à la découverte des distances. Vécu dans sa réalité et ses limites, l’échec nous apprend qui nous sommes et qui est autre et ailleurs.
Dans cette lutte pour la réussite et son « au-delà », l’apport de la réflexion et de la logique restera nécessairement limité mais, à son niveau, bien réel. Elles nous aideront, en premier lieu, à tirer le meilleur parti de nos moyens, toujours insuffisants, et cependant plus riches que nous ne pouvions espérer.
Il reste que c’est avant tout dans l’affrontement de l’échec que la compréhension psychologique nous offre son plus précieux soutien. Paradoxalement, il s’agit pour nous d’oublier, de « refouler » nos défaites, et d’en conserver néanmoins le souvenir et l’expérience. Dans son premier retentissement affectif, le fait d’échouer paraît en effet démontrer une impossibilité absolue d’aller plus loin, une condamnation sans appel de notre capacité de jugement et d’action. Mise en question radicale de nous-mêmes qui ne traduit cependant jamais la réalité de l’échec, mais notre refus instinctif de lui survivre. Nous n’irons pas jusqu’au mépris de la réussite pour en avoir éprouvé la vision brouillée, ni jusqu’au culte de l’échec en raison de son pouvoir de réconciliation. À travers les déserts accidentés de l’existence, succès et insuccès nous apparaîtront comme deux détours à prendre vers un autre pays, terre promise, non des obstacles à surmonter, mais des présences à reconnaître.

Sylvain THOMAS
Mot brillant et prometteur, la réussite appartient au vocabulaire des certitudes fragiles, de l’inquiétude contenue. Après des études sérieuses et muni d’une licence, voire même d’un doctorat, on postule à un emploi à longueur de mois et même d’années, soit au Liban soit à l’étranger, et le résultat est stérile, même décevant, malgré les compétences acquises. Et sûrs de nos capacités, on constate hélas qu’effort et ténacité ne garantissent pas au postulant la possibilité de décrocher un travail malgré le niveau acquis. Il reste que rarement nous comptons assez sur les vertus du travail pour nous croire garantis contre notre propre pesanteur. L’émiettement fastidieux du temps, l’inquiétude de l’avenir, l’émergence des difficultés inhérentes à la vie font naître une exigence impérieuse...
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