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Nos lecteurs ont la parole

Une merveilleuse journée

Georges TYAN
En me rendant au travail le matin, pour meubler ma solitude, je me fais accompagner par une station de radio locale; la speakerine, des fois sympathique, aborde entre une chanson et l’autre des sujets d’actualité, recevant en retour de nombreux appels d’auditeurs qui, le plus souvent, épanchent avec véhémence leur trop-plein de rancœur sur ses ondes.
Drôle de manière de commencer sa journée, diriez-vous, mais parfois il est fort édifiant d’écouter des êtres anonymes pester contre la carence des services étatiques, les embouteillages, l’eau, la cherté de la vie, la mafia des pourvoyeurs d’électricité, l’insécurité, bref tous les lieux communs de votre quotidien.
Ce matin-là, c’était le cri poignant d’un chauffeur de taxi je crois, contre les traites à payer, les scolarités des enfants à régler, une famille à nourrir. Deux semaines déjà qu’il ne parvient pas, disait-il, à rouler dans Saïda, les tentes ayant envahi les rues, l’activité commerciale étant en berne... On dirait que nous sommes laissés à notre sort, concluait-il dans un sanglot.
Une chansonnette à peine entamée, un autre quidam arrive sur les ondes, y allant de sa solution : il suggère de couper ici et là des routes, pour forcer le gentil barbu de Saïda à lever son camp. Comme quoi, je te tiens, tu me tiens par la barbichette, tout le monde a mal, reste à savoir qui le premier de douleur criera et prise lâchera.
Radical, guérir le mal par le mal, est une excellente idée. Si seulement les protagonistes en venaient directement aux mains, se cassant mutuellement la figure, je ne m’en émouvrais pas outre mesure. Or dans ce genre de pugilat, souvent à l’arme lourde, il se trouve toujours des gens qui n’ont rien à voir et qui, tout bonnement, sont pris entre deux feux. En règle générale, c’est les innocents qui payent les pots cassés, sans parler des dommages collatéraux qui s’en suivent.
Solution boiteuse donc. Arrivent une autre chanson et un nouvel auditeur. Celui-là n’y va pas de voix morte: en un éclair, on passe du Sud au Nord. Et les choses se gâtent : le monsieur, un forcené du verbe, vitupère tant de contradictions que l’on ne sait plus très bien s’il est pour ou contre les pneus qui flambent, pro ou antiarmée, d’accord ou pas avec les chefs religieux et les politiciens nouveau cru, qui jouent de la gencive.
Tout le monde y passe, ce que j’ai retenu, c’est qu’il y a un tas de vendus qui nous gouvernent, des mafieux partout, et que s’il ne revenait qu’à lui, ce n’est pas aux potences qu’il accrocherait ce gibier-là, mais il le fera passer d’abord à la guillotine, puis par la moulinette, en bon féru de l’hémoglobine que m’a semblé être ce monsieur sorti de ses gonds.
La speakerine, maîtrisant enfin la situation, réussit avec beaucoup de tact à mettre fin à cette intervention qui tournait à la boucherie, annonçant aux auditeurs qu’enfin une bonne nouvelle venait de tomber: le prix des 20 litres d’essence avait baissé, et une nouvelle mélopée reprenait sur les ondes.
Au bureau, c’est le journal qui me tend ses pages. Rebelote, les nouvelles ne sont pas meilleures, des morts partout, les photos des beaux pneus allumés, leurs volutes noirâtres s’élevant dans le ciel, l’image de ce virulent politicien, la barbe drue, les mâchoires grandes ouvertes sur des dents jaunies, l’index haut levé, invectivant toute hargne dehors. Heureusement dans un journal, on n’entend pas de voix et on évite les postillons.
Le soir, c’est la même station de radio qui me raccompagne chez moi. Un beau parleur qui s’amuse comme un fou des déboires de ses auditeurs a remplacé la douce speakerine. Les embouteillages, les problèmes du matin reviennent sur les ondes; pince-sans-rire, il encourage son auditoire à rouspéter plus vivement encore, promettant d’organiser un rassemblement monstre de protestation qu’il prépare pour la saint-glinglin.
Au crépuscule de cette belle journée, j’épargnerai aux lecteurs les inepties des stations de télévision, leurs reprises estivales pompeusement appelées best of, les talk-shows insipides, me réfugiant dans les pages d’un roman historique qui évoque avec plus ou moins de bonheur les grands moments de notre pays et des géants qui l’ont fait.
Reste qu’un roman est un roman, les coups tordus, les petites mesquineries passent à la trappe, tout y est beau sous un ciel d’azur. N’empêche que les Libanais étaient avant toute autre chose libanais, les dirigeants des gens normaux, sans fortune colossale, beaucoup n’ont jamais cherché à en faire ou l’ont perdue en aidant les gens. Certains ont d’ailleurs quitté ce monde laissant des dettes en héritage, mais un grand nom.
La députation, les ministères, les hautes fonctions étaient, à quelques rares exceptions, un couronnement de carrière, une reconnaissance envers qui, dans son métier, sa corporation, sa ville, sa région, était sorti du lot, avait brillé, s’était imposé par ses prises de position nationalistes, avait légiféré, servi le peuple à s’essouffler, escomptant en retour juste un peu de gratitude et la conscience d’un devoir national bien accompli.
De nos jours, des positions nationalistes, on n’en voit plus beaucoup; servir les autres, c’est se servir en premier ; pour la conscience, il faudra repasser; ce qui se passe frôle l’inconscience à l’état pur. Quant au couronnement de carrière, il n’y a qu’à contempler dubitativement quelques curriculum vitæ pour s’esclaffer à la lecture des hauts faits de certains de nos législateurs.
Je ne reviendrai pas sur les tiraillements sectaires qui se font jour; il faut coûte que coûte clouer définitivement le bec à ces oiseaux de malheur; leur devoir national, s’il en est, et religieux ne consiste pas à appeler à la discorde ou à menacer de saucissonner le pays, mais uniquement à se cantonner dans la prière pour son unification et sa pacification.
Des erreurs ont été commises ? Peut-être. Et, pour rester dans le ton de la chanson que nous ressassent sans relâche les dirigeants, «tout le monde est sous des lois», tout ce qui porte turban, bure, plaque bleue, jaune ou rouge doit s’y conformer en premier.
Clouer au pilori l’armée nationale, colonne vertébrale du pays, garante de son unité qui ne tient plus qu’à un fil, lequel s’effiloche dangereusement de jour en jour, n’est pas la solution. Plus encore, c’est tout bonnement faire le jeu des ennemis du Liban, le jeter pieds et poings liés dans les bras de ceux qui depuis toujours le convoitent.

Georges TYAN
En me rendant au travail le matin, pour meubler ma solitude, je me fais accompagner par une station de radio locale; la speakerine, des fois sympathique, aborde entre une chanson et l’autre des sujets d’actualité, recevant en retour de nombreux appels d’auditeurs qui, le plus souvent, épanchent avec véhémence leur trop-plein de rancœur sur ses ondes.Drôle de manière de commencer sa journée, diriez-vous, mais parfois il est fort édifiant d’écouter des êtres anonymes pester contre la carence des services étatiques, les embouteillages, l’eau, la cherté de la vie, la mafia des pourvoyeurs d’électricité, l’insécurité, bref tous les lieux communs de votre quotidien.Ce matin-là, c’était le cri poignant d’un chauffeur de taxi je crois, contre les traites à payer, les scolarités des enfants à régler, une...
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