Des membres éminents de la société civile s’insurgent qu’un tas de pierres, vestiges présumés d’un port phénicien, aient été rasés à coups de pelleteuse, exigeant la démission du ministre de la Culture, seul ministre de cet horrible gouvernement qui a osé prendre une décision.
Je ne m’étendrai pas sur cette décision ; elle ne m’intéresse pas, car là où vous creusez dans la capitale, vous déterrez sans surprise aucune les restes des civilisations qui se sont succédé depuis des millénaires sur son sol. Des ports phéniciens, des cales sèches romaines, des chapiteaux grecs, des trictracs turcs, des colonnades françaises, vous en aurez à profusion, sans parler de ceux qui, en catimini, ont été escamotés ou détruits.
Certes, il faut protéger notre patrimoine, le préserver. Mais je suis de ceux qui prônent de laisser les morts tranquilles et de respecter les vivants. S’occuper du bien-être des générations actuelles et futures, leur assurant des logements salubres et décents, même dans la capitale.
J’entends par là des logements à prix abordable, Beyrouth étant devenue une mégalopole pour riches et nantis, faute d’une politique de logement qui, je crois, n’a jamais été évoquée par les dirigeants, sauf à l’approche des législatives, promettant aux électeurs des châteaux en Espagne pour le prix d’un taudis.
Hélas ! Toute vérité n’est pas bonne à dire. Nous payons aujourd’hui ce manque de transparence, cette couardise politique, cette complaisance envers tout quidam aux poches bien remplies ou disposant d’appuis, au point de remanier, voire de suspendre des projets vitaux, détourner des routes, ne plus les percer, juste pour servir les intérêts de quelques-uns. Leur reconnaissance étant assurément sonnante et trébuchante.
Tout ce qui précède ne serait pas d’importance si cette satanée enseigne accrochée bien en évidence à nos postes-frontières n’avait jamais existé. Illuminée, peinte et repeinte, astiquée, bichonnée chaque jour, visible de très loin, tel un phare, elle attire comme un aimant tous les malheurs du monde sur notre pauvre peuple. On y lit, écrites en lettres de feu : « Pays à vendre. »
Un petit fascicule informe l’acquéreur potentiel qu’il n’est pas besoin de renseignements, ni de panneaux indicateurs: « L’odeur fétide de la charogne vous indiquera le lieu où ce commerce se tient. Si par hasard votre sens olfactif vous joue des tours, on vous hèlera; si votre vue baisse, votre ouïe vous y conduira. C’est désormais à la criée que se fait le marchandage, il n’y a donc pas du mouron à vous faire, vous ne vous perdrez point. »
En attendant, c’est nous, la marchandise, qui sommes perdus, décontenancés. C’est dégradant de ne pas savoir à quel prix on vous vend. Est-ce par forme de tête, rasé, barbu ; de corps, replet, gros, mince, beau, laid ; par région ou religion ; diplômé, inculte, artisan, chef d’entreprise ; à l’unité, par lots, paquets, en vrac, qu’on vous cède ?
Plus humiliant encore est ce malaise diffus qui vous prend. Vous êtes là en spectateur amorphe, à contempler les routes qu’on coupe, les pneus qu’on enflamme, les voyous aux mines patibulaires qui vous narguent impunément, les autorités qui les courtisent pour soi-disant les amadouer. Et vous n’y pouvez rien, sauf ronger votre frein et prier Dieu pour la fin de votre cauchemar.
Ce n’est plus amusant, cela fait des années qu’à chaque été des problèmes bénins surgissent et sont montés en épingle. Nous accusions la Syrie de manipulation afin de drainer chez elle le flot de touristes, et quelque part nos doutes étaient avérés. Mais cette année, la faute à qui ?
La faute incombe à ceux qui ont joué à fond la fibre communautaire, qui ont cru qu’il pourrait coexister au sein de nos 10 452 kilomètres carrés des États dans l’État, qui ont prêté l’oreille aux sirènes de l’étranger, qui ont importé un accord déguisé en Constitution, dont ils furent incapables de lire la première lettre.
À ceux qui se sont accommodés de cette situation inique pour mieux asseoir leur hégémonie et sur leur communauté et sur leur région, profitant du marasme économique latent, l’accentuant même, pour mieux tenir en main, disons-le carrément, leur électorat, en distribuant des subsides sous forme d’aides sociales, de médicaments ou de frais de scolarité, et partant, asseoir une popularité souvent chancelante.
Ce n’est pas à coups d’opérations caritatives ponctuelles que l’on construit un État. Il existe des organismes dédiés à cela, dont ils ont fait fi ou qu’ils ont asservis à leurs propres fins, acceptant des subsides de l’étranger en financement apparent de ces bienfaits. Ce qui est occulte lui, s’il ne se voit pas, est palpable sur le terrain.
Qui donne ordonne. Je suis loin de croire que la générosité des donateurs quels qu’ils soient est désintéressée. Reste que je suis effaré par le comportement des dirigeants qui hypothéquent leur avenir – libre à eux –, mais par ricochet celui du pays et le nôtre, en faveur des auteurs de ces largesses.
Passe encore si elles étaient utilisées pour ramener l’électricité, réformer la police, équiper notre armée nationale, laquelle confisquerait à son avantage tout l’armement illégal qui foisonne sur notre sol, mais c’est l’État libanais et lui seul qui doit en être le récipiendaire.
L’histoire, dit-on, est un éternel recommencement. Nostalgique que je suis, reviendra-t-il ce jour où l’on a vu bouter et botter les marchands hors du temple ?
Georges TYAN


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