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Nos lecteurs ont la parole

Chevaliers de la table ronde

Par Georges TYAN
« Chevaliers de la table ronde, goûtons voir si le vin est bon. » Amusante, cette chanson paillarde de notre jeunesse. Quand on sait qu’une bonne partie de ces preux personnages qui tiennent entre leurs doigts les ficelles de notre avenir honnit, sinon bannit ce breuvage dont ne serait-ce qu’une goutte, dit-on, adoucit les mœurs et amène les plus récalcitrants à plus d’aménité...
Je n’ai pas vocation à faire l’apologie du bon vin de mon pays, ni à prêcher pour des beuveries publiques, ce qui, soit dit en passant, serait du plus bel effet – rigolo, bien entendu.
Tout comme je m’interdis de tourner en ridicule ce Panthéon de sages, se réunissant en sachant pertinemment qu’il ne sortira rien de ces retrouvailles, mais juste pour réduire la tension qui, comme la petite bête, monte et gonfle au risque d’éclater, et à leur visage et à celui de tout le pays.
Je les remercie ici même pour le temps qu’ils ont pris sur leurs agendas, se donnant en pâture aux photographes, bras dessus, bras dessous, exposant leurs minois, qui teinté de verve, qui riant aux éclats, juste de quoi donner à ce bon peuple du Liban une petite bouffée de chaleur et d’espoir, comme quoi ce n’est pas demain la veille qu’il sera mangé.
Mis à part ce qui précède, en bon Libanais n’ayant pas voix au chapitre – du reste personne n’a demandé mon avis –, je formule des réserves sur ces réunions de dialogue, où le dialogue n’est même pas en filigrane, ne serait-ce encore que sur la faible représentativité de certains ou compte tenu que le principal sujet d’actualité, les armes miliciennes et partant illégales, a sciemment été occulté.
Un dialogue à dix-sept ou dix-huit n’est pas un dialogue, mais un tohu-bohu. Imaginez chacun d’entre eux y allant de son intervention ne serait-ce qu’une dizaine de minutes, pour un temps de réponse identique. Et s’il leur prenait de parler tous en même temps, de s’interrompre mutuellement, espérant qu’ils s’en tiennent à la civilité, exercice difficile, voire impossible, quelle foire d’empoigne cela serait.
N’empêche que ces personnages-clés n’ont pas démérité. Mais en présence d’une Chambre de députés dûment élue par le peuple, et donc mandatée par la nation, il ne leur revient pas de lui ravir ce rôle décisionnaire, à moins que, sans qu’on ne le sache, l’Assemblée nationale ne choisisse de faire l’école buissonnière, leur déléguant ses pouvoirs.
Une hérésie constitutionnelle de plus, mais qui simplifie avec bonheur notre panorama politique. Une idée à retenir, remplacer nos cent vingt-huit députés, les preuves de leur indigence n’étant plus à faire, par juste ces dix-huit personnes de premier plan. Et si elles formaient également le gouvernement, la parité confessionnelle étant respectée, que d’économies ne ferions-nous pas ! Peut-être même aurons-nous en bonus l’électricité.
Le Liban est arrivé, selon certains observateurs avertis dont je respecte l’opinion, au stade de la dislocation ; d’autres vont plus loin encore et parlent de putréfaction avancée.
Quel État voulons-nous ? Celui de la gabegie à tous les étages, celui de la soif, de la faim, des zones de non-droit, des nuits noires parce que incapables, au XXIe siècle, d’assurer le courant électrique, de l’éducation à la bonne franquette, de l’inculture, des vols, des enlèvements et des rapts ignominieux qui demeurent honteusement impunis ?
Ou encore celui d’un Liban à la traîne, qui se plie aux quatre volontés, qu’elles soient le fait de son voisinage ou de celui des décideurs qui en ont fait la caisse de résonance à leurs divergences, une carte qu’ils se passent de main en main, abattent quand bon leur semble, faisant fi des sentiments d’une population déboussolée, exsangue, tenue pour quantité négligeable ?
Un Liban tricéphale où la décision se perd dans les méandres d’un accord qu’on n’a pas pu, su ou voulu appliquer, qui sert de paravent à tous les excès et les manquements ? On a pris de Pierre non pour donner à Paul, mais pour diluer les responsabilités, mieux faire main basse sur la volonté nationale, tenir d’une main de fer les responsables par le collet.
Un Liban à deux armées ; la première, de l’ombre, qui impose la loi de ses bailleurs de fonds, suréquipée, surarmée, qui n’a pas lieu d’exister; l’autre, l’officielle qu’on a peine à fournir en équipement moderne et sophistiqué, qui doit être l’unique garante du bien-être national et de l’intégrité de nos frontières, que certains élus ont osé fustiger alors que, comme nous tous, ils devraient en tirer fierté, la soutenir sans arrière-pensées, car elle représente l’unique rempart contre lequel viennent se briser les incessantes convoitises sur notre pays ?
Certes, les temps changent, ce n’est plus le Liban de nos pères ni celui auquel nous aspirons. Heureux encore que, de temps à autre, une belle lueur scintille dans notre pénombre, comme Amin Maalouf, mon camarade de classe de 8e au Petit Collège des pères jésuites. Le Liban, quoi qu’on tente d’en faire, restera lui aussi immortel.
Malheureusement pour nous, ce n’est pas ceux qui créent les problèmes qui peuvent les résoudre, même s’ils sont à une table de dialogue, ronde fût-elle, carrée ou rectangulaire, peu importe, car dans leur esprit, leur tripes, leurs pensées, seul le Liban doit prévaloir.
Nous n’en sommes pas encore là : ils ne sont pas le genre.
« Chevaliers de la table ronde, goûtons voir si le vin est bon. » Amusante, cette chanson paillarde de notre jeunesse. Quand on sait qu’une bonne partie de ces preux personnages qui tiennent entre leurs doigts les ficelles de notre avenir honnit, sinon bannit ce breuvage dont ne serait-ce qu’une goutte, dit-on, adoucit les mœurs et amène les plus récalcitrants à plus d’aménité...Je n’ai pas vocation à faire l’apologie du bon vin de mon pays, ni à prêcher pour des beuveries publiques, ce qui, soit dit en passant, serait du plus bel effet – rigolo, bien entendu.Tout comme je m’interdis de tourner en ridicule ce Panthéon de sages, se réunissant en sachant pertinemment qu’il ne sortira rien de ces retrouvailles, mais juste pour réduire la tension qui, comme la petite bête, monte et gonfle au risque...
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