Sa boutique, d’une seule travée comme il y en a partout, était très peu présentable. La qualifier de dégoûtante ne serait pas exagéré. À commencer par la tenture en loques, censée fournir de l’ombre à l’entrée de son minuscule espace. La peinture des murs, indéfinissable tellement elle était sale, l’unique ampoule qui pendait du plafond et le désordre inouï qui régnait partout la distinguaient des autres commerces du quartier.
L’étal principal était disposé au milieu de la boutique, mais cela n’empêchait pas de trébucher sur d’autres plateaux, des caisses et des sacs. La boutique trouvait son prolongement naturel sur le trottoir et la chaussée et même sur la rampe abandonnée du garage désaffecté qui lui était contigu. Une camionnette, toujours garée près de l’entrée, était la succursale de son « établissement ». Le matin, le volet de la benne du pick-up rabattu servait de plateau d’exposition des légumes et des fruits. L’intérieur du véhicule, pratiquement inaccessible, était bourré de marchandises. Les deux endroits étaient pillés par les acheteurs qui se servaient librement. La nuit, la camionnette enveloppée d’une bâche dormait tranquillement. À quel moment de la journée ou de la nuit se faisait le trajet vers le Liban-Sud, chez le cultivateur ou le grossiste pour faire le plein de produits frais, était un mystère.
Cependant, c’était la personne d’Oussama lui-même qui était l’attraction. Si jamais vous avez des doutes sur les capacités de la mémoire humaine, ou si le déclin de la vôtre vous tracasse, allez voir Oussama à l’œuvre.
Le cellulaire tenu coincé entre la joue et le menton, il enregistrait de sa main droite l’interminable commande de « Madame », le « bic » décrivant sur son bloc-notes les ondoiements de l’arabe qu’il était le seul à pouvoir déchiffrer. De sa main gauche, il jetait sur le plateau de la balance à lecture par flèche, sa toute récente acquisition, les articles déjà mis dans des sacs par lui-même ou par les clients. Il trouvait moyen avec les doigts de la même main, quand elle se libérait, d’indiquer le prix en milliers de livres à payer et les cinq cents livres éventuellement par une rotation de l’index et du poignet.
Oussama était très populaire. Tout le monde s’adressait à lui en disant : « Oussama, combien les fèves ? Oussama où sont les oignons verts ? Oussama n’essaye pas de me carotter. » C’était une manière de le tutoyer. La boutique était le lieu de rencontre des anciens du quartier qui n’en finissaient pas de papoter, ralentissant le rythme des ventes, mais le maître des lieux ne s’en plaignait jamais.
Pour les clients fidèles, le service était spécial. Vous pouviez mettre en vrac sur la balance quatre pommes, deux grappes de raisin, trois tomates et cinq oignons rouges pour que, pensif un court instant, les yeux mi-clos, il vous réponde : « Huit mille cinq cents. Pour vous huit mille. » Allez donc savoir après cela si la vie a renchéri à Beyrouth.
La cour des servantes de maison de toutes origines, africaines ou asiatiques, qui entourait Oussama était la particularité du lieu. Ces filles ou ces femmes le considéraient comme leur frère. Il répondait à chacune d’elles en utilisant des bribes de leurs différentes langues, ce qui les comblait à l’extrême.
Après cette dose d’archaïsme, d’anachronisme, de passéisme et d’immersion totale dans le monde cocasse et bariolé des Oussamas que l’on peut encore trouver par-ci, par-là, vous vous demandez si vous mettrez encore les pieds dans ces supermarchés impersonnels, confortables, sécurisés, aseptisés, informatisés, climatisés et parfumés, qui ne cessent de pousser partout comme des champignons. Pourquoi le feriez-vous ? Personne ne dit rien à personne, et vous-même n’avez envie d’adresser la parole à personne.
Grégoire SÉROF


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