Le Premier ministre, Nagib Mikati, a parrainé hier la conférence organisée par l’Insead.
« Repenser nos systèmes économiques, envisager de vraies réformes structurelles, questionner nos modèles, sont des sujets qui me tiennent particulièrement à cœur et il est de notre devoir, en tant que responsables politiques, d’y accorder l’importance qui se doit. » C’est en ces termes que s’est exprimé hier le Premier ministre, Nagib Mikati, à la conférence organisée par l’Association des anciens élèves de l’école de commerce française, l’Insead.
« La crise économique n’a épargné, de près ou de loin, aucune région du monde, et le monde arabe, empêtré dans des bouleversements historiques, n’a pas échappé à la règle », a affirmé M. Mikati. Selon lui, une des réponses les plus importantes à cette volonté de changement à laquelle aspirent les peuples, c’est l’éducation. « Celle-ci doit figurer en tête des priorités de tous les gouvernements car s’il est vrai qu’on ne peut pas prévoir l’avenir d’un pays en ces temps de crise, on peut au moins faire en sorte d’offrir la meilleure éducation aux jeunes générations, garante de la stabilité et de la prospérité du pays », a-t-il ajouté.
Période particulièrement délicate pour les pays émergents, dont le Liban
Et parlant de prospérité, où en est le monde aujourd’hui ? Quelle direction l’économie mondiale est-elle en train d’emprunter ? « Nous vivons une période de transition délicate, où toutes les cartes restent à jouer, surtout pour les pays dits émergents », a expliqué Antonio Fatas, chercheur et professeur d’économie à l’Insead. Selon lui, le centre de gravité de l’activité économique mondiale est en train de se déplacer vers l’est. « Les pays émergents concentrent aujourd’hui à eux seuls plus de 80 % de la population mondiale, mais le niveau de vie des habitants est encore loin de celui des pays développés », a indiqué M. Fatas. Ce constat n’est pas à prendre comme une fatalité, mais plutôt comme une chance selon le chercheur. En effet, selon plusieurs études, plus un pays est pauvre et plus il a de chances de connaître une forte croissance. M. Fatas met toutefois en garde contre des conclusions trop rapides. « Ces chiffres ne reflètent pas cependant complètement la réalité car les pays en développement ne croient pas de la même façon et les exemples de la Chine ou de l’Inde tronquent les résultats. »
Qu’est-ce qui rend donc un pays plus productif, plus compétitif qu’un autre ? Selon le chercheur, deux principaux critères entrent en jeu. Les investissements seraient un élément très significatif de la santé d’un pays. « Plus la part du PIB consacrée à l’investissement est grande et plus la croissance du pays est importante », a démontré le chercheur à l’aide de plusieurs graphiques. En Chine par exemple, cela représente plus de 40 % de la richesse nationale qui est réinvestie, contre seulement 20 % au Brésil. « Ainsi, certains pays émergents, pour diverses raisons, s’auto-imposent des barrières à la croissance », a ajouté M. Fatas.
Le cadre institutionnel, un élément essentiel trop souvent négligé
« Mais le problème principal des pays émergents est avant la faiblesse institutionnelle, l’absence de cadres légaux, de protection de la propriété intellectuelle... », a regretté M. Fatas. Selon lui, pour qu’un pays en développement accède au monde des pays émergents, des réformes économiques sont suffisantes. « Cependant, pour qu’un pays émergent puisse continuer à se développer durablement, une autre variable doit entrer en jeu », a-t-il insisté, se référant à l’urgence d’entreprendre des réformes structurelles en profondeur des institutions. « L’URSS par exemple n’a pas su dépasser le cap des réformes économiques et son économie a fini par stagner, entraînant par ailleurs la stagnation puis la chute de son régime politique. » Selon M. Fatas, la Chine, le Brésil, l’Argentine ou le Chili sont aujourd’hui arrivés à cette phase critique.
Un avenir encore très incertain pour l’économie mondiale
Les pays émergents répondent certes, comme l’a expliqué le professeur Fatas, à leur propre logique de croissance, mais ils ne peuvent cependant pas faire abstraction de l’environnement mondial et de la crise qui sévit partout depuis 2008. Pour le chercheur, cette crise n’était pas à la base une crise fiscale, « l’Irlande et l’Espagne par exemple se portaient bien », ni une crise de l’euro, « les autres monnaies n’auraient probablement pas pu éviter la crise ». C’était, selon son analyse, la cause d’une récession massive, d’une explosion sans précédent, dans l’équilibre de la balance financière mondiale. « Il y a des pays qui ont beaucoup dépensé, comme les États-Unis, la Grèce, le Portugal ou l’Angleterre, et d’autres qui les ont soutenus en leur prêtant des fonds, comme la Chine, le Japon, l’Allemagne ou les pays pétroliers », a expliqué M. Fatas. La solution à la crise pour les premiers est de se partager les responsabilités, pour les seconds, c’est l’austérité qui prime. « Mais où vont-ils alors exporter ? Le monde est tellement interconnecté que si les dépenses des uns diminuent, les revenus des autres le feront aussi automatiquement », a rétorqué M. Fatas.
Une fois de plus, la réponse réside dans les réformes institutionnelles à entreprendre pour redynamiser l’économie. « Techniquement et théoriquement, cette solution peut être facilement mise en place, c’est sur le plan des intérêts politiques de chaque pays que les choses se compliquent », a expliqué le chercheur. Si les pays développés et les pays émergents ont donc encore beaucoup de chemin à parcourir, qu’en sera-t-il du Liban ?

