Je commence donc à me faire le film dans l’ascenseur qui mène à la clinique. Je voyais déjà mon sang gicler sur les murs, j’entendais le bruit strident de la fraise me ronger l’intérieur de la dent qui rappelait les travaux au bureau. Nous déroulons tous le même scénario dans l’ascenseur, non ? Ou bien suis-je le seul psychopathe ?
Et d’ailleurs, pourquoi appelle-t-on cet instrument de torture « une fraise » ? Franchement, vu le son qu’elle fait, cela ne donne pas envie de croquer dedans, même plongée dans de la crème chantilly.
Une fois installé dans le fauteuil, mon dentiste m’anesthésie la gencive du haut. Enfin, il croit m’anesthésier la gencive du haut, parce que, comme tout bon trouillard, j’ai la profonde conviction que la torture va commencer avant que l’anesthésie ne prenne.
Je tente donc de lui parler de ma vie pour gagner un peu de temps, ce qui n’est pas déconnant, vu que le fauteuil ressemble à celui d’un psy.
Puis je passe à divers sujets de la vie courante, et je jongle donc entre les molaires et Molière, les canines et les caïds à Tripoli, les incisives et les mi-putes mi-soumises. Je fais ma blague pourrie en répondant « du côté de Gemmayzé » à la question classique des dentistes « de quel côté manges-tu ? »
(je ne sais pas pourquoi mais je ne peux m’empêcher de la faire à chaque fois... Elle ne fait jamais rire, mais je ne peux m’empêcher de la faire).
Vingt minutes plus tard, je commence à être convaincu que l’anesthésie a pris, puisque je n’arrive plus à articuler. J’ouvre donc enfin la bouche, et plus d’électricité !
Après une dizaine de minutes d’investigation, mon dentiste m’explique qu’à force de tourner à pleine puissance ces dernier temps, le générateur supposé alimenter l’immeuble 24 heures sur 24 a craqué.
Résultat, je rentre chez moi la molaire toujours dans un piteux état, et la gencive anesthésiée pour deux bonnes heures. Mais bon, l’essentiel est que je n’ai pas eu le temps d’avoir mal. Même pas un « aïe »... « ail extra ».


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