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Nos lecteurs ont la parole

Revoir Damas et sourire

Par Tahani Khalil GHEMATI
« L’homme ne meurt pas en une seule fois. Chaque fois
qu’un proche, un ami, une connaissance à lui meurt, la place
que ce proche ou cet ami occupait meurt dans l’âme de cet homme. Avec le temps, avec les morts qui se succèdent, il meurt en nous de plus en  plus d’endroits. Moi, je porte en moi un grand cimetière. »

Moustafa Khalifé

Je me souviens il y a quelques années en arrière. C’était avant que je ne devienne une citoyenne suisse respectée. À la croix blanche sur fond rouge. C’était lorsque je n’étais qu’une Libyenne au passeport vert pomme flambant terroriste. Étiquetée à toutes les frontières. Tamponnée. Humiliée. Honteuse de représenter un pays qui n’était plus le mien. Réfugiée. Dans le luxe, l’opulence et la richesse d’un Occident indifférent. Fébrile, j’essayais d’expliquer à mes camarades d’université leur chance d’être nés ailleurs. Dans cet autre part sans arbitraire. Avec des droits. Des libertés. Exaltée. Passionnée. Enflammée. Je ne comprenais pas leur passivité. Ni leur manque de motivation. Se réveiller le matin sous un ciel turquoise. Avoir dormi d’un sommeil paisible. Sans tumeur au ventre. Pas d’insomnie pour cause de tirs nocturnes improvisés et mystérieux. Ne se poser aucune question sur le ravitaillement des supermarchés. Ne recevoir aucune bombe sur la tête sans l’avoir demandé. Aucune peur à chaque orage éclaté. Vivre avec cette amie paranoïaque et incrustée. S’énerver devant chaque douanier zélé. Garder la tête haute en claquant la porte des ambassades fière et élégante. J’admirais leur montée machinale dans un carrosse acheté à crédit et abrité sous un toit qui a nécessité une demande d’autorisation de construire. Cette même couverture tellement grande et élaborée qu’elle pourrait accueillir au moins trois ou quatre familles de réfugiés. Une cave blindée et débordante de victuailles en cas d’attaque atomique soudaine. Situations absurdes. Souvent incompréhensibles. Et de l’autre côté. La mer. Le désert. Les promenades à dos de chameau. Le narguilé. Les mezzés. Le couscous. Les vacances. La Libye. Le Liban. C’est la sauce tomate amalgamée. La dictature. La guerre. Même combat. C’est par là-bas. Légèrement éloigné. Ces voisins dissipés. Enfants immatures à la recherche d’une reconnaissance perdue et aveugle. Ils violent. Ils torturent. Ils tuent. Silence d’une mort qui ne parlera plus. J’étais donc libyenne pour ma première fois à Damas. Un taxi pris à Beyrouth. En route pour l’aventure. Chtaura. La Békaa. La pause. Les man’ouchés savourés. L’attente au poste-frontière. Nos rires avec nos amis libanais. Le formulaire en arabe que je n’arrive pas à remplir. L’amie venue à mon secours. Troublée. Émue. Similitudes effroyables. Le sourire aérien du douanier syrien. Mon rictus tremblant. Je suis à bonne école. Quarante deux ans de dictature font fleurir des Parkinson involontaires. On ne sait jamais. Même si on n’a rien à se reprocher il y a toujours des poux entêtés. Des punaises plantées dans nos cœurs alertés. Bienvenue ma sœur libyenne. Je suis scotchée. Étonnée. Parias en sièges éjectables à vie. Méfiante. Non. Tout est normal. Une ville arabe. La vie grouillante et bavarde. Les souks. Effluves de mille et une nuits. Les cafés. La fumée de pomme échappée d’une pipe frémissante. L’esplanade de la mosquée des Ommeyades. Ombres grises féminines forcées à se déguiser pour pénétrer dans ses entrailles. Résistance sous influence féministe. Je cède par amour. Architecture quand tu nous emprisonnes. Dans ta lumière. Ta beauté altière. Vides d’un espace digne. Aux âmes enterrées là. Silences d’une divinité assoupie. Anesthésiées par la torpeur d’un soir d’été. Revoir Damas. Un autre jour. Peut-être ou jamais. Comme la détresse invitée insolente dans les rues de Beyrouth.
« L’homme ne meurt pas en une seule fois. Chaque foisqu’un proche, un ami, une connaissance à lui meurt, la placeque ce proche ou cet ami occupait meurt dans l’âme de cet homme. Avec le temps, avec les morts qui se succèdent, il meurt en nous de plus en  plus d’endroits. Moi, je porte en moi un grand cimetière. » Moustafa KhaliféJe me souviens il y a quelques années en arrière. C’était avant que je ne devienne une citoyenne suisse respectée. À la croix blanche sur fond rouge. C’était lorsque je n’étais qu’une Libyenne au passeport vert pomme flambant terroriste. Étiquetée à toutes les frontières. Tamponnée. Humiliée. Honteuse de représenter un pays qui n’était plus le mien. Réfugiée. Dans le luxe, l’opulence et la richesse d’un Occident indifférent. Fébrile, j’essayais d’expliquer à...
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