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Nos lecteurs ont la parole

Invasions barbares

Rabih NASSAR
Une matinée éblouissante. La blancheur de la neige se fait l’écho de la bleuté du ciel. La poudreuse se laisse tasser sous mes skis et je sens se préparer pour moi une de ces journées mythiques. Celles dont on entendra parler longtemps. Qui sait ? Un jour mes petits-enfants viendront me la raconter. Je peine à cacher ma joie. Les restes de mon réveil, l’embouteillage matinal, les quelques traces d’asphalte entre les nids de poule, les écraseurs certifiés, tout ça n’est qu’un lointain souvenir. Je les sens glisser sur ma mémoire dans le crissement régulier de mes carres sur la blanche. Que la montagne est belle, et tout ça.
Naïveté optimiste. Quelques minutes me séparent de l’arrivée du troupeau. Les mufles skieurs. Ma vie en rose vire au rouge. Le ciel bleu sur moi va s’écrouler, et je n’ai personne pour m’aimer... Donc il m’importe !
Proche cousin de l’horrible bison-en-véhicule, le mufle-à-ski reste une espèce à part. Très indiscipliné, il n’a pas de limite. Il fait fi du reste de la prairie, et est sûr d’avoir raison vu qu’il s’en fout d’avoir tort. Il se nourrit du nombre de personnes qu’il court-circuite en bas des remontées, et s’enorgueillit de n’avoir de comptes à rendre à personne. Mon embouteillage me rattrape. Ma phobie du feu rouge resurgit. Je dois me battre pour garder ma place au soleil. Le défilé des tenues sans retenue commence.
En bas du remonte-pente, la coulée de skieurs encastrés écrase tout sur son passage, et ceux qui arrivent au télésiège ne se retournent pas. Le départ ressemble à une évasion, des adieux. Pars. Profite de ta vie. Oublie-moi. Tâche d’être heureuse, et raconte à tout le monde comme la journée avait bien commencé. Je la vois partir en sentant le bétail sur mes skis. C’est la fin. Pourvu qu’on me reconnaisse quand on m’aura trouvé. Adieu, monde cruel.
« Et si on se faisait une vraie file ? Histoire de passer du bon temps ? Histoire de ne plus se faire piétiner ? » J’aime la file. Je me retourne. Il brille dans sa combinaison beige. Les mufles, intrigués, le regardent. Certains hésitent à lui faire sa fête. Une file ?
« Oui vous savez ? Une file, on se met face à la pente, skis parallèles, on se laisse glisser, l’un après l’autre ? » Meuh ? Ils ne savent pas. Mon sang ne fait qu’un tour. Vive la résistance ! Oui ! Une file ! Je suis pour ! On y va à deux, on vous montre ! Je me place dans l’axe. On a l’air beau, on a l’air digne. Pas d’efforts vains, pas besoin de lutter contre la pente. Contre les skis. « Piétiner !
Piétiner ! » crie le subconscient collectif. Il grandit du désordre. La fausse promesse de pouvoir arriver seul, au-dessus de la foule. Le bien-être individuel contre la paix en groupe. Le moi précède le « nous » et écrase le « ils ». On doute. Je tremble. Je pense à mes héros de jeunesse. Ceux-là qui laissent au fil des ans le goût amer des promesses non tenues. Jeanne d’Arc à l’assaut des Anglais. Galilée en face de son bûcher criant la vérité. Oui ! Une file ! Pour arriver au télésiège, il vous faudra rentrer dans la file, ou me glisser dessus. Pari risqué, je sais. Mais nous sommes deux maintenant. La bouche sèche, le cœur battant, j’attends l’assaut final. L’expiation.

Faraya, Faraya, Faraya, t’es trop pleine.
La fin me semble proche, mes tentatives sont vaines.
D’un côté c’est nous deux, de l’autre les barbares,
Ma patience est à bout, de ceux-là, j’en ai marre.
Ô Faraya, je pleure et me sens las, hélas
On se mettra en file, ou on ne sera pas.

« Moi aussi je voudrais bien faire la file. » Qu’entends-je ?
Nous voilà trois ? La foule ! Une partie de la masse s’allonge, sous le regard défiant de ceux qui s’agglutinent. L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme ! Face au télésiège j’hésite à remonter. Abandonner mes compagnons de file face à l’adversité. Je reviens tout de suite ! Ne laissez pas tomber ! Tenez tête ! On peut changer ! Je crie de sur mon télésiège, en les perdant de vue. Moments insupportables où mes pires craintes émergent. Ce semblant de décence était prématuré, et je l’abandonne en pleine incubation. Des images du massacre à la tronçonneuse me reviennent à l’esprit. Des miettes de skis, de bâtons, de bonnets et de masques m’attendent en bas des pistes. Vite, glisser, vite retourner sur les lieux du crime. Vite préparer un monument à l’honneur des disparus. Un enterrement à la hauteur des braves. Avec un peu de chance, je rejoindrai leurs rangs, et me coucherai enfin dans le champ qu’on réserve à ceux qui ont de la vertu. Dernier virage, je pourrais m’arrêter. Abandonner ce rêve d’enfant d’un Liban moins bestial. Et puis elle apparaît. Sinueuse, colorée, infinie, majestueuse. Une file. Comme je n’en ai jamais vu. Un arc en neige. Une centaine de skieurs, côte à côte. Souriants, joviaux, courtois. Le dos droit, le regard fier. Une file de héros, qui mènent par l’exemple. Désintéressés, altruistes, qui apprécient enfin le respect de l’autre en lui offrant le leur. La neige en est plus blanche. Le ciel en est plus bleu. Nous nous sortons enfin de cette funeste emprise. La volonté existe, il suffit de le dire ! Vous n’êtes pas seuls à vouloir une file ! Allez ! Parlez de cette journée où cent héros ont tenu tête à mille mufles. De cette journée où l’ordre survécut au désordre. Où un groupe d’individus défit l’individualisme de plusieurs.
Dans l’embouteillage qui m’amène chez moi, les bisons sont là en train de m’achever. Je me demande déjà si je n’ai pas rêvé...

Rabih NASSAR
Une matinée éblouissante. La blancheur de la neige se fait l’écho de la bleuté du ciel. La poudreuse se laisse tasser sous mes skis et je sens se préparer pour moi une de ces journées mythiques. Celles dont on entendra parler longtemps. Qui sait ? Un jour mes petits-enfants viendront me la raconter. Je peine à cacher ma joie. Les restes de mon réveil, l’embouteillage matinal, les quelques traces d’asphalte entre les nids de poule, les écraseurs certifiés, tout ça n’est qu’un lointain souvenir. Je les sens glisser sur ma mémoire dans le crissement régulier de mes carres sur la blanche. Que la montagne est belle, et tout ça.Naïveté optimiste. Quelques minutes me séparent de l’arrivée du troupeau. Les mufles skieurs. Ma vie en rose vire au rouge. Le ciel bleu sur moi va s’écrouler, et je n’ai personne pour...
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