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Liban

Biladi : apprendre l’histoire aux jeunes dans les ruines du Liban médiéval

Reportage Une ONG cherche à réconcilier les élèves avec leur histoire et leur patrimoine.
18/05/2012

« Qui sait ce qu’est un emplacement stratégique ? »
« C’est comme durant la guerre, on se place dans un endroit sûr où on peut tout voir en hauteur... »

Loin des bancs de leur classe, une trentaine d’élèves de 12 à 13 ans découvrent, émerveillés, l’histoire médiévale au milieu des ruines d’un château fort dans le nord du Liban. Ils sont à « Chmor Kbal », l’appellation historique de la région de « Smar Jbeil » dans le caza de Batroun.


Envahi par la végétation et rongé par les siècles, le château au seigneur inconnu est, plus de 900 ans après sa construction, toujours aussi imposant. Des meurtrières, du donjon, des tours, des puits, des murailles, il ne reste plus qu’un tas de vieilles pierres laissées à l’abandon. Mais en ce jour de mai, le château reprend vie, comme par magie, la magie de l’imagination.


Grâce à Biladi, une ONG libanaise dédiée à la promotion du patrimoine historique et culturel du Liban auprès des jeunes du pays, 33 élèves de 5e du collège des Saints-Cœurs Sioufi ont pu prendre part à cette résurrection féérique. Menée par un guide enthousiaste et passionné d’histoire, la visite des lieux se transforme en un vrai voyage dans le temps, les enfants étant invités à un jeu de rôle en costumes des plus créatifs.


Au programme : des scènes inspirées des temps médiévaux (ou presque), rédigées par les élèves (avec l’aide de leur prof de français), sont reproduites dans la cour du château fort.


En vedette : des rois, des reines, des princesses, des princes, mais aussi des prêtres, des chevaliers et des paysans. Tout pour faire rêver (et rire) les enfants !


« L’idée est de rendre l’enseignement vivant et animé, explique Joanne Farchakh Bajjaly, 36 ans, responsable et cofondatrice de Biladi. Tout ce que les enfants apprennent à l’école sur les époques byzantine, romaine ou médiévale, on en retrouve la trace au Liban, même de nos jours. Alors pourquoi ne pas en profiter pour leur faire découvrir le patrimoine de leur pays ? »


Le concept de l’enseignement en plein air – « outdoor class » en anglais – existe depuis bien longtemps, surtout dans les pays anglo-saxons. « Biladi a libanisé ce concept, explique Mme Bajjaly. Comme il n’existe pas de manuel unifié d’histoire moderne pour le Liban et comme les méthodes d’enseignement dans la plupart des écoles restent très anciennes, les enfants manifestent souvent un rejet de l’histoire en tant que matière. »


Biladi s’est donc donné pour mission de « combler ce gouffre » pédagogique. Lancée en 2008, l’ONG travaille principalement avec les établissements scolaires privés et publics. Ses activités couvrent l’ensemble du territoire libanais, du nord au sud du pays. « Certaines écoles optent pour des sorties ponctuelles, d’autres pour des programmes de découverte ou d’enseignement en plein air », précise Mme Bajjaly. En tout, plus de 12 000 élèves ont participé aux circuits éducatifs de Biladi en près de 5 ans.

 


Pour parvenir à ce beau résultat, Biladi a dû et doit toujours surmonter de nombreux obstacles et relever plusieurs défis.
Lorsqu’elle a lancé son projet, Mme Bajjaly, mère de trois enfants et spécialiste en archéologie, pensait que le plus dur serait d’ordre organisationnel ou logistique. Mais dans un pays comme le Liban, où l’héritage de la guerre se fait encore sentir, même auprès de la nouvelle génération, les contraintes sont d’une nature beaucoup plus complexe.


Motivée par le désir de faire « sortir » les enfants du « cocon de leur quartier » et de « briser les barrières héritées de la guerre civile pour leur faire découvrir l’ensemble du territoire libanais », Biladi n’a pas la tâche facile.
« Nous nous sommes parfois retrouvés dans des situations où des enfants de neuf ans seulement refusent catégoriquement de visiter une cathédrale ou une mosquée par rejet de l’autre, raconte Joanne Farchakh Bajjaly. Ces enfants n’ont pourtant rien connu de la guerre et ils viennent souvent de milieux aisés. Lors d’une excursion à Tripoli, par exemple, il y a eu un taux d’absence de plus de 25 %. C’est énorme ! »


Et la situation ne cesse d’empirer, selon la jeune femme. Plus les tensions politiques s’accentuent, plus les clivages confessionnels s’aggravent. « Maintenant, on nous demande si la mosquée à visiter est chiite ou sunnite, dit-elle. La relation que les Libanais entretiennent avec leur patrimoine et entre eux-mêmes est assez choquante. »


Face à ce triste constat, Biladi, qui forme ses propres guides et assistants – des passionnés d’histoire et d’archéologie –, a inclus dans sa formation des séances de « résolution de conflits ». « Il faut savoir absorber la colère des enfants, explique Mme Bajjaly. Si un enfant refuse d’entrer dans un monument historique en particulier, il risque d’entraîner avec lui d’autres enfants. C’est pour cela qu’il faut savoir comment gérer ce genre de situation sans culpabiliser les enfants et en évitant surtout de les contraindre. »


Charles Hayek, l’un des guides formés par Biladi, a déjà été confronté à des situations difficiles où certains enfants refusent de visiter les « lieux de l’autre ». « Nous essayons de faire comprendre aux enfants que notre patrimoine n’est pas un patrimoine confessionnel, mais qu’il est commun à tous les Libanais, explique ce jeune homme de 30 ans. Nous voulons leur faire découvrir que l’histoire est belle. (...) C’est un moyen d’attacher les gens à leur pays. »

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