En grattant un peu, ces antagonismes laissent transparaître le mal-être de notre société déboussolée, en quête d’identité. Il est saisissant par exemple de voir qu’un bloc parlementaire, jouissant des vertus d’un régime démocratique consensuel sur la scène nationale, soutienne l’un des derniers régimes staliniens, sponsor émérite de la torture et du nettoyage ethnique. Et depuis l’avènement du gouvernement monochrome actuel, une digue supplémentaire est tombée. L’arsenal militaire qui lui est rattaché et le pouvoir qu’il a de faire avorter un projet politique devient – selon les dernières élucubrations en date – complémentaire du jeu démocratique. Et plus c’est gros, plus ça passe. Tout comme le fait de quémander les services de l’État quand on refuse de régler ses factures d’électricité ou sa TVA. Force est de constater que chez nous, certains ont tous les droits, d’autres tous les devoirs. Cela dénote une étrange conception de l’État providence auquel nous aspirons tous.
Sur le plan socio-économique, les disparités ne cessent de croître. Et frappés par un marasme économique sévère, on ne peut que s’étonner des courbes croissantes des ventes de produits de luxe. Au pays où la chirurgie esthétique atteint des sommets, fréquentations mondaines obligent, le nombre de malades en mal de se faire soigner – faute de moyens – grimpe considérablement. La pauvreté aura eu raison de ces laissés-pour-compte sur le chemin de l’agonie. Il va sans dire que le modèle social libanais n’a jamais été si riche en contradictions, si incohérent à bien des égards.
Qu’espérer d’un pays où les indemnités versées par l’État profitent à ceux qui éventrent les montagnes et squattent illégitimement les propriétés d’autrui ? Que penser aussi de ces braves femmes qui se battent courageusement pour pouvoir transmettre la nationalité libanaise à leurs enfants, de toutes celles qui militent quotidiennement pour faire valoir leurs droits bafoués mais dont les cris semblent tomber dans l’oreille d’un sourd ? Que penser de cette société polyglotte qui ne sait communiquer entre elle que par le seul langage de la haine ? Ou alors de ce citoyen libanais qui se tient en rang loin de chez lui et avance à coups de coude une fois arrivé sur le tarmac de l’aéroport de Beyrouth ?
Le cahier de doléances s’épaissit et chaque jour qui passe apporte son lot d’ignominies. Mais, ironie de l’histoire, nous avançons les poches pleines de rêves et de projets. Prêts à affronter une énième contradiction. C’est aussi ça, le paradoxe libanais.

