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Nos lecteurs ont la parole

Beyrouth-Istanbul

Par Bachir EL-KHOURY

1h45 de vol. Direction: nord-ouest du pays, vers cette région connue sous le nom d’Asie Mineure. Destination: Istanbul. On est loin, très loin même, de la veille Europe, de Vienne, de Paris ou de Londres. Plus loin encore de New York, Tokyo, ou Singapour – ces villes ultramodernes où le génie organisationnel s’apparente davantage à de l’obsession qu’à de l’intelligence.
Foulant le sol de la capitale de l’Empire ottoman déchu, de cette vieille Byzance, on sent encore le parfum d’Orient, le charme de ses paysages, de ses mosquées, la rudesse de cette population vivant à la lisière entre les Balkans, le Caucase et le Moyen-Orient, l’archaïsme du mode vestimentaire, des mentalités...
Mais on est aussi et surtout interloqué par des infrastructures modernes, de grandes voies asphaltées, une activité touristique tournant à plein régime et une sécurité qui rassure les plus sceptiques.
Avec un PIB qui s’élève aujourd’hui à quelque 760 milliards de dollars – plus de 10000 milliards de dollars en termes de parité de pouvoir d’achat (PPA) – la Turquie, qui jouit déjà d’un rôle politique d’envergure dans la région et sur l’échiquier international, s’impose désormais comme la 17e puissance économique mondiale.
Cette position confortable, certes favorisée par un héritage politique immense, l’immensité et la richesse du territoire ainsi qu’un emplacement stratégique, découle aussi de décennies de stabilité, une modernisation à grande vitesse et des stratégies économiques robustes.
1923: tout commence à cette date. La création de la République turque, au lendemain du démantèlement de l’Empire ottoman. À sa tête, un visionnaire, audacieux, doté d’un charisme inégalé, Mustafa Kemal Atatürk. Fort de ses victoires militaires précédant la suppression du califat, et inspiré par la Révolution française et les idées des Lumières, cet «autoritaire illuminé» mena dans les années 20 et 30 du siècle dernier un vaste chantier de réformes radicales dont les retombées se font encore sentir aujourd’hui.
Sur le plan social, il instaure la laïcité et accorde aux femmes des droits égaux à ceux des hommes. Au niveau économique, il met en place deux plans majeurs de développement qui incluent, entre autres, une amélioration drastique de l’infrastructure physique.
Les hommes politiques qui lui succèdent restent fidèles à ses principes et à ces acquis et poursuivent l’œuvre qu’il avait commencée. Malgré les nuances apportées et les affinités des uns et des autres, et surtout les coups d’État, assassinats et amendements constitutionnels ayant ponctué les années 60 et celles qui ont suivi, la Turquie d’aujourd’hui vit encore dans l’ombre de cet homme-providence et continue de bénéficier de l’héritage précieux (et sérieux) qu’il a légué.

 

***

 

1h45 de vol. Le Liban n’est pas très loin de la Turquie. Il est peut-être proche, très proche même de l’Empire ottoman. De ce que l’«ancienne» Turquie lui a légué mais dont elle s’est elle-même débarrassée. Le Liban est en effet très loin de la Turquie post-Atatürk. Il en est même à des siècles-lumière. D’ailleurs, visiter Istanbul de nos jours n’est pas sans donner froid dans le dos au petit touriste libanais arrivé d’un pays sous-exploité, déchiré, divisé, désordonné, malmené, mal géré...
Le Liban avait pourtant connu une période plus ou moins similaire à celle que l’Anatolie avait connue sous Mustafa Kemal – décalage temporel et politique pris en compte – durant le règne de l’émir Fakhreddine II, au XVIIe siècle. Père du Liban moderne, il est celui qui a doté le pays d’une solide administration et qui a réussi à forger un début d’(id)entité nationale. Son règne était en outre le prélude d’une véritable renaissance libanaise sur tous les plans urbanistique, culturel et commercial.
Cette expérience réussie avait été plus ou moins rééditée au XIXe siècle avec l’émir Béchir II Chéhab. Depuis, aucun homme politique – à l’exception de la tentative Chéhab (bis) durant l’époque contemporaine – n’a pu compléter le projet/rêve de tout Libanais: la construction d’un État de droit, fort, laïc et doté de structures et d’infrastructures modernes.
Pis encore, le pays a été noyé dans des conflits et des guerres destructrices dont il n’était pas l’auteur (enfin, peut-être le coauteur...), suivis d’une prise du pouvoir par les seigneurs de la guerre et autres anciens miliciens/militaires. Avides, vulgaires et incapables de gérer une équation qui nécessite sublimation, bon sens et délicatesse, cette nouvelle vague de (mini-)gouvernants n’a fait que ramollir davantage le pays, en surfant sur la perversion et en le défigurant davantage (car la guerre n’avait pas réussi à tout emporter sur son chemin). De le segmenter et de l’enfoncer davantage dans l’ornière.
Un Atatürk, le Liban en a plus que jamais besoin. On pourrait l’appeler AtaLübnanlı («Père des Libanais») ou l’affubler de tout autre surnom, mais un homme de cette stature, de ce calibre, doté de ce sens, de cette énergie, de cette audace.

1h45 de vol. Direction: nord-ouest du pays, vers cette région connue sous le nom d’Asie Mineure. Destination: Istanbul. On est loin, très loin même, de la veille Europe, de Vienne, de Paris ou de Londres. Plus loin encore de New York, Tokyo, ou Singapour – ces villes ultramodernes où le génie organisationnel s’apparente davantage à de l’obsession qu’à de l’intelligence. Foulant le sol de la capitale de l’Empire ottoman déchu, de cette vieille Byzance, on sent encore le parfum d’Orient, le charme de ses paysages, de ses mosquées, la rudesse de cette population vivant à la lisière entre les Balkans, le Caucase et le Moyen-Orient, l’archaïsme du mode vestimentaire, des mentalités...Mais on est aussi et surtout interloqué par des infrastructures modernes, de grandes voies asphaltées, une activité touristique...
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