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Nos lecteurs ont la parole

Hantée, oui, par un devoir de mémoire

Jackie DERVICHIAN
En 1923, la Conférence de Lausanne annula les accords signés à Sèvres entre la Turquie et les Alliés. Winston Churchill écrivit dans ses mémoires: «Dans le traité qui établit la paix entre la Turquie et les Alliés, l’histoire cherchera en vain le mot Arménie.»
Pour une fois, Churchill s’est trompé. L’Arménien existe et persiste.
Le devoir d’oubli suppose que justice soit faite. Il faut ensuite que l’histoire garde ses droits: une histoire qui hiérarchise et nuance, mais qui n’oublie ni n’occulte.
Surtout quand il s’agit d’un génocide; or la représentation du génocide n’est pas sans poser des problèmes éthiques : sa mise en mots ne permet-elle pas d’accepter un événement qui devrait rester de l’ordre de l’inacceptable? Comment dès lors raconter l’irracontable qui se situe hors de toute humanité?
La distinction entre penser et comprendre implique une séparation entre la logique et le sens. Il y a bien une logique génocidaire, elle est cependant sans sens. En revanche, le sens du témoignage donné par le rescapé nous pouvons et nous devons le comprendre. C’est le seul sens pour nous.
Du fond de ma mémoire, lorsque j’avais sept ou huit ans, je voyais souvent mon grand-père pleurer. J’étais une enfant. Je ne comprenais pas pourquoi ce vieil homme pleurait. Je savais juste que ses trois frères lui manquaient énormément.
Mon grand-père était un être perdu, plus tourné sur son passé que sur l’avenir. Les événements restaient toujours trop proches de lui. Il ne pouvait plus garder sa chère Arménie enfouie en lui. Il fallait crever l’abcès, dénuder la plaie et la panser. Le tristement célèbre fleuve Euphrate revenait comme un leitmotiv lancinant dans ses propos rappelant les massacres perpétrés:
«Lui, qui avait toujours porté la vie, charrie, depuis l’avril fatidique, la mémoire de l’horreur. Contre son gré. L’eau a été surprise par d’abondantes menstrues violentes qui lui ont arraché les ovaires.»
Combien de morts? Un million et demi.
L’ironie provient ici de la multiplicité des chiffres qui réduisent le corps humain à une accumulation d’os et de crânes. Ces squelettes anonymes exhibés pour l’exemple en guise de preuve ont perdu toute leur humanité, ils font désormais partie de ces nombreuses statistiques dont se nourrissent avidement tous les «Laisser fleurir la vérité», pour crier au reste du monde les injustices et les meurtres qui se sont déroulés en avril 1915.
Et leur humanité exige de donner, ne serait-ce que pour quelques instants, visage, nom, voix et, partant, mémoire vive aux centaines de milliers de victimes pour qu’elles ne soient pas simplement synonymes de chiffres, au pire, précipitées dans les caveaux de l’oubli et, au mieux, dormant dans les colonnes de quelques tableaux plus ou moins officiellement reconnus par la conscience qu’on dit collective et qu’il faut raffermir de jour en jour.
Après un génocide pareil, tout le monde était, de toute façon, un peu mort. Il restait peut-être moins de vie dans les veines des rescapés errants que parmi les ossements de Deir ez-Zor. C’est pourquoi je parle de la résurrection des vivants.
La résurrection passe par le témoignage, elle passe par le pardon. Mais le pardon lui-même doit passer par la justice. Et cette résurrection des vivants passe, et c’est le plus essentiel, par la reconnaissance par le monde.
Par la Turquie, par vous et par moi.
Le fait que le monde ait découvert et accepté l’Holocauste a beaucoup fait pour aider les juifs dans leur travail de deuil.
La mémoire est sélective, et c’est pourquoi elle participe de l’enchantement. L’histoire est plus prosaïque et désenchantée.
C’est pourquoi notre arme n’est pas la mémoire qui construit, déconstruit, oublie ou enjolive, mais l’histoire seule.
C’est une mémoire qui n’est pas brisée, une mémoire complète.
Tous les hommes peuvent mourir, tous les Arméniens peuvent mourir, mais la parole reste là éternellement, comme si elle habitait le monde.
Il y a l’écho qui dira certainement le génocide.
Nos martyrs vivants et morts ne sortiront du deuil que le jour où ils auront réglé le problème de la mémoire, justement. Ce sont les morts qui portent la véritable mémoire, les ancêtres. Et cet ancêtre, aigri par l’histoire, revient de façon très amère, très violente contre le présent. Les ancêtres redoublent de férocité, ils ont raison parce qu’ils ont l’impression d’avoir été trahis.
Comment rendre la justice? Comment pardonner? Des mots qui questionnent, qui fouillent, qui réécrivent l’histoire officielle pour trouver du sens.
Lorsque l’État turc abandonnera son entreprise de déni de l’histoire, lorsque les archives s’ouvriront, lorsque les chercheurs pourront travailler ensemble, les libertés civiles auront fait un grand pas dans ce pays et dans le monde. Dès lors, toutes les contributions en provenance des diverses disciplines s’intéressant au génocide sont les bienvenues, tant il est vrai que seule une approche pluridisciplinaire et pluriméthodologique peut nous permettre de cerner la complexité du processus génocidaire qui se reflète dans la pluralité même des figures de la victime, et, partant, de parer à la banalisation/confusion entretenue entre ces différentes figures; une banalisation/confusion qui est l’un des moyens privilégiés par les négationnistes pour brouiller les pistes, renverser les rôles, et, partant, nier la réalité du crime.
Il ne s’agit pas seulement de la question arménienne, mais aussi et d’abord d’un rapport à l’histoire, à la vérité et à la démocratie.
Le «tabou arménien», à travers les questions politiques que pose sa résolution, représente une chance pour la société turque, mais aussi pour les communautés arméniennes qui ne peuvent vivre en dehors de la perspective d’une juste réconciliation, et au-delà, pour le progrès d’une éthique des savoirs. L’effort de connaissance dirigé vers les événements les plus tragiques reste possible et n’est jamais vain.
Aux historiens alors de favoriser cet usage démocratique d’un passé refusé ou impossible.
Quand justice sera faite à tous nos martyrs arméniens, nous n’écrirons plus dans l’odeur de la mort.

Jackie DERVICHIAN
Chercheur
En 1923, la Conférence de Lausanne annula les accords signés à Sèvres entre la Turquie et les Alliés. Winston Churchill écrivit dans ses mémoires: «Dans le traité qui établit la paix entre la Turquie et les Alliés, l’histoire cherchera en vain le mot Arménie.» Pour une fois, Churchill s’est trompé. L’Arménien existe et persiste.Le devoir d’oubli suppose que justice soit faite. Il faut ensuite que l’histoire garde ses droits: une histoire qui hiérarchise et nuance, mais qui n’oublie ni n’occulte. Surtout quand il s’agit d’un génocide; or la représentation du génocide n’est pas sans poser des problèmes éthiques : sa mise en mots ne permet-elle pas d’accepter un événement qui devrait rester de l’ordre de l’inacceptable? Comment dès lors raconter l’irracontable qui se situe hors de toute...
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