Et dire que, malgré les sondages calamiteux des dernières vingt-quatre heures, la partie semblait loin d’être jouée... En effet, jamais les hésitants n’auront paru aussi nombreux qu’en cette année 2012. Selon une enquête BVA, ils représenteraient 26 pour cent des électeurs, 32 pour cent d’après une étude IFOP, sans compter les abstentions (24 pour cent), les tenants de cette dernière ligne de conduite étant susceptibles de faire pencher la balance puisque l’on trouve parmi eux plus de la moitié des sympathisants de François Bayrou et entre 30 et 40 pour cent des partisans de Jean-Luc Mélenchon.
L’autre inconnue, plutôt étrange mais on n’en est pas à une curiosité près, est un effet de l’article 52-2 du code électoral stipulant qu’« aucun résultat, partiel ou définitif, ne peut être communiqué au public par la voie de la presse ou par tout moyen de communication au public par voie électronique en métropole avant la fermeture du dernier bureau de vote sur le territoire métropolitain ». Or la Belgique et la Suisse, nullement concernées par la loi, ont annoncé leur intention de diffuser les premiers chiffres « sortie des urnes » dès 17h30, une décision propre à influer sur le cours de la bataille puisqu’elle pourrait déterminer le choix de ceux qui n’auraient pas encore accompli leur devoir de citoyen. Hâtons-nous cependant de tempérer quelque peu la portée d’une telle éventualité en précisant qu’il faudrait alors des millions de bulletins (une douzaine à en croire les spécialistes en la matière) pour modifier le cours des choses.
Restons chez les indécis. Il y a trois semaines, 59 pour cent des jeunes n’avaient pas encore arrêté leur décision, alors qu’en 2007, leurs aînés aujourd’hui s’étaient rendus massivement aux urnes (84 pour cent). Cette fois, le « non » représenterait 39 pour cent. Les raisons invoquées sont multiples, allant d’un éventail trop large de candidats au manque de clarté des programmes, en passant par une incertitude quant à l’avenir qu’aucune proposition cohérente n’est encore venue dissiper. De plus, ces « primo-votants » manquent de repères politiques car vivant une présidentielle pour la première fois – la seconde fois pour certains, plus rares.
On comprend dès lors que, face à toutes ces inconnues, le Français moyen se sente plutôt démobilisé, enclin à préférer, le jour venu, taquiner le goujon. Quitte à être ballotté cinq années durant par le sac et le ressac d’une crise qui, quoi que l’on dise, est loin d’avoir prononcé son dernier souffle. En d’autres temps, Raymond Barre avait compris, trop tard, ce qu’il en coûte de dire la vérité à ses concitoyens. Les deux principaux candidats ont retenu la leçon, qui ne parlent de rigueur qu’avec les précautions d’usage et n’évoquent les hausses d’impôts (45 milliards d’euros pour le socialiste, 65 milliards pour le président sortant) qu’après avoir tourné sept fois leur langue dans la bouche. Au passage, ils omettent d’en évoquer l’inéluctable conséquence : une hausse des impôts qui affectera le pouvoir d’achat des ménages au lieu de l’augmenter.
On ne saurait mener une campagne présidentielle en faisant continuellement porter le mistigri à l’adversaire. C’est politiquement de bonne guerre peut-être, – encore que... Au vu des circonstances que traverse le pays, et avec lui l’Europe, c’est la fois de trop. On le verra bien quand sonnera l’heure d’emprunter sur les marchés mondiaux. Et qu’il faudra donc demander aux Français un effort supplémentaire s’ils veulent voir se lever « l’aube d’une ère nouvelle ». Qui ne s’annonce pas glorieuse.

