7h45 du matin. Tu venais de te réveiller. Tu t’es plaint d’une douleur abdominale et d’un manque à respirer. Ta mère a alors composé le 911, l’ambulance était chez toi en quelques minutes, et te voilà en route pour l’hôpital.
7h45 du matin. Les ambulanciers arrivent à nos urgences, mais pas calmement, tel qu’on les attendait lorsqu’ils ont annoncé à la radio interne que tu étais conscient mais que ta tension avait un peu chuté. Ils sont arrivés en trombe. Il y avait une jeune ambulancière aux longs cheveux bruns, accrochée à ta civière, te surplombant ce matin d’avril et t’écrasant la poitrine à un rythme de 100 compressions par minute. Son visage était calme, ses bras méthodiques, mais ses prunelles gémissaient la cruauté de ce monde, comme tu l’avais probablement fait toi même ce matin-là.
On nous apprend alors que tu as quinze ans. Que ton cancer, tu le combattais depuis moins d’un an. Que tu en étais à ton cinquième cycle de chimiothérapie. Une leucémie, de nos jours tu me diras, ça se soigne très bien. On a pris les rênes, et les ambulanciers sont partis refaire ce même travail encore vingt fois ce samedi-là.
La chambre 33 est remplie de monde. À la tête de ton lit se tient Greg, chef de département, la cinquantaine, les cheveux marqués par les heures passées à l’hôpital. Même si tu avais appelé la veille pour nous prévenir de ton arrêt cardiaque, tu n’aurais probablement pas pu réclamer meilleure personne aux urgences pédiatriques ce matin-là.
Crois-moi, nous avons tout fait. Et même qu’on l’a très bien fait : tu as été intubé d’une main de maître par Will, jeune résident en dernière année d’urgences générales et bientôt père, qui me parlait ce matin même du poste qu’il a décroché à quelques kilomètres d’ici et qui, à son dire, « avait la trouille de se tromper un jour dans ses soins apportés à un enfant ». Ton massage cardiaque, nous étions quatre ou cinq à nous y succéder, à tour de rôle : Brad, jeune assistant aux urgences et étudiant en infirmerie, s’est chargé de faire remonter ta tension par la simple force de ses bras. Derrière lui, Jackson, aussi assistant hospitalier et avec qui je travaille depuis trois ans, a fait de même. Il me révèlera plus tard que c’était son premier massage cardiaque sur un « vrai » patient, et pas juste en simulé sur un mannequin en plastique froid. Il voulait probablement aussi me dire que ton corps était tout aussi froid que du plastique, à 7h45 du matin, mais ça, il l’a gardé pour lui.
Je ne retiendrai pas ton prénom, mais tu nous auras quand même fait la surprise de recouvrer ton pouls, après six doses d’adrénaline dans tes veines et tout autant dans nos artères, et alors qu’on s’apprêtait à arrêter nos efforts, apparemment futiles. Cent vingt joules d’électricité, ça réveillerait un mort, penses-tu.
Je ne retiendrai pas ton prénom, mais ce n’est qu’au bout de trois essais, rendus impossibles par ton sang qui ne circulait pas et par un massage cardiaque en continu, que j’ai obtenu une voie centrale, vitale à la circulation de médicaments pour maintenir une réanimation. Ma chemise bleue était alors tâchée de sang. Ta maman, elle, était par terre. Elle implorait le ciel et tous les dieux. Ses larmes auraient largement suffi pour la nettoyer, ma chemise bleue.
C’est aux soins intensifs que tu es décédé. Le lendemain. Ils ont continué nos efforts toute la nuit, tu leur as refait le coup de perdre ton pouls puis de le recouvrer. Tu saignais de partout, tu étais froid, ton sang s’était acidifié au-delà du viable.
Je ne retiendrai pas ton prénom. Mais aucun d’entre nous ne pourra t’oublier.
Il est coutume que le personnel médical, en Amérique du Nord, garde en son for intérieur cette heure et demie passée en ta compagnie. Il est coutume d’avaler rapidement la boule que tu nous as mise dans la gorge. Il est coutume de faire comme si rien ne s’était passé, et de faire fi à ses sentiments. Il est coutume, mais je crois que c’est ce que tu aurais voulu aussi : les autres petits patients du département n’étaient peut-être pas aussi malades que toi, mais si tu avais été médecin ou infirmier, tu n’aurais pas ignoré leurs souffrances pour autant et tu aurais vite fait de t’essuyer le front, de changer ta chemise, et de te remettre au travail.
Je ne retiendrai pas ton prénom, mais on n’oublie jamais ses meilleurs instructeurs. Brad sera un jour meilleur infirmier, grâce à toi, après ce matin d’avril. Jackson, qui veut être un jour médecin, sera mieux équipé pour s’occuper de ses prochains adolescents, grâce à toi, après ce matin d’avril. Will n’aura pas peur, à son nouveau poste dans quelques mois, ayant prouvé sa dextérité à une intubation urgente d’un enfant, grâce à toi, après ce matin d’avril.
Je ne retiendrai pas ton prénom. Exprès. Samedi tu t’appelais « Désarroi ». Aujourd’hui, tu t’appelles « Merci ». À partir de demain, tu t’appelleras « Espérance ».
Cyril SAHYOUN


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