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Nos lecteurs ont la parole

Quelques chiffons au goût frelaté

Tahani Khalil GHEMATI
Un centre commercial au cœur de Beyrouth. Il est 16 heures. Un jour de semaine. Le milieu. Le creux. Une cage généreuse. Quelques vrais lapins pour décoration. Aucun enfant à l’horizon. Des œufs jaunis qui pendouillent, soumis à des branches pathétiques et éphémères. Pâques approche à grands pas de chocolats. Une boutique de luxe aux prix indécents. Elles sont là seules au monde. Les belles oisives. Une conversation attrapée à la sauvette. J’ai vu les mêmes à Paris. Elle tient la bride d’une main lascive. Le talon retourné et stupide. Une moue un poil hérissé et déçu. Caprice frustré.
Je me retrouve face à une paire de chaussures. Je lève les yeux. Une femme ou ce qu’il en reste. Déformée. Filiforme. Un corps d’adolescente. Un visage de femme. Ce vécu à la vérité impitoyable. Les miracles tragiques de la chirurgie. Conversation boursouflée. Je m’interroge. À qui veulent-t-elles plaire ? À n’importe quel prix. Narcose recousue. Qui sont ces hommes ? Peut-être est-ce ces mâles croisés au hasard d’un trafic beyrouthin hystérique et déchaîné ? Ils sont planqués à l’arrière de leurs grosses cylindrées aux vitres teintées. Blackberry bétonnés à leurs lobes sourds et aveugles. Klaxons vibrants et dérangeants. Acteurs de série B au remake Starsky and Hutch perdus sur un ring vide. Noirs invisibles. Blancs à la couleur d’ébène. Invulnérables illusions. Intouchables mortels. Je pense à l’Europe. À Toulouse. Au massacre. À l’homme retranché. Il va mourir. C’est tout ce qu’il lui reste. Je revois les images douloureuses des cercueils blancs alignés où reposent des anges rappelés trop tôt. L’accident des petits Belges en Suisse. Injustice. Non, ordre des choses. Vies chamboulées. Détruites. Chagrinées pour toujours. Fissures éclatées qui ne seront jamais remplacées. Je patiente dans ce tunnel à Beyrouth. Des hordes d’enfants armés de raclettes à vitre se glissent en respirant l’air des pots d’échappement en guise de leçon d’école. J’ai envie de crier. Je veux descendre. Arrêter l’homme au volant de sa décapotable à côté de moi apathique et blasé. Je veux lui demander ce qu’il en pense de ces petits embauchés dans le corridor de l’oubli. Il y a quand même sur cette terre un parfum qui a mal tourné. Une odeur de viande avariée. La puanteur du royaume individualiste. Des lunettes qui éclipsent le soleil. Une remontée d’égout vulgaire et insolente. L’image d’un magazine de mode où un célèbre couturier pose devant un rayon de supermarché. Il me fait sourire de ridicule. Une rue du quartier de Hamra. Des contrefaçons imperturbables sur commande s’offrent à moi aux prix imbattables. Que du bluff non exportable et à la punition assurée aux douanes. Aucune importance. Sacs à tampons reconnaissables. La frime assurée aux soirées sur les docks de Beyrouth. La presque insouciance d’une vie fragile et précaire.

Tahani Khalil GHEMATI
Un centre commercial au cœur de Beyrouth. Il est 16 heures. Un jour de semaine. Le milieu. Le creux. Une cage généreuse. Quelques vrais lapins pour décoration. Aucun enfant à l’horizon. Des œufs jaunis qui pendouillent, soumis à des branches pathétiques et éphémères. Pâques approche à grands pas de chocolats. Une boutique de luxe aux prix indécents. Elles sont là seules au monde. Les belles oisives. Une conversation attrapée à la sauvette. J’ai vu les mêmes à Paris. Elle tient la bride d’une main lascive. Le talon retourné et stupide. Une moue un poil hérissé et déçu. Caprice frustré. Je me retrouve face à une paire de chaussures. Je lève les yeux. Une femme ou ce qu’il en reste. Déformée. Filiforme. Un corps d’adolescente. Un visage de femme. Ce vécu à la vérité impitoyable. Les miracles...
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