L’homme de Cro-Magnon inventa l’art pour prier, pour louer et supporter sa conscience du temps, pour embellir son réel et le rendre supportable.
Et l’homme fut, et Dieu trouva que c’était bon, et l’univers et la nature furent, non en soi, mais dans le regard de l’homme qui y voyait de la beauté.
« Qu’est-ce donc que la nature ? disait Oscar Wilde dans Le déclin du mensonge. Elle n’est pas la mère qui nous enfantera. Elle est notre création. C’est dans notre cerveau qu’elle s’éveille à la vie. (...) Regarder une chose et la voir sont deux actes très différents. On ne voit quelque chose que si l’on en voit de la beauté. Alors, et alors seulement, elle vient à l’existence. »
L’homme, ce roseau pensant, déserta au bout d’un moment ses cavernes et fonda des civilisations, quittant définitivement la nature, se distanciant de ses besoins élémentaires. Il consacra la plus grande partie de son temps à des activités improductives, inutiles, qui deviennent l’essence même de son existence. L’excès, le luxe, le surplus occupèrent ses activités, transformant à jamais ses besoins en désirs d’éternité, d’absolu !
Il ne voulait pas seulement manger ; il inventa des plats succulents, sophistiqués. Il ne voulait pas uniquement boire ;
il organisa des banquets somptueux et gargantuesques. Il ne voulait pas s’habiller pour protéger son corps du froid ; il créa une mode vestimentaire. Cet homme-là, l’homo sapiens, était ainsi un Cro-Magnon, un homme de l’art.
Et l’art fut, et l’humain exista !
Libre dans sa volonté, libre dans sa pensée, mais aussi et surtout libre dans son jugement esthétique. Moment unique où l’homme éprouve et prouve sa liberté dans la contemplation esthétique. Le jugement de beau est le seul jugement libre et sans concepts dans le vocabulaire kantien, celui d’une nature animale et pourtant raisonnable, ni sa raison ni ses inclinations ne le forçant à accorder cette faveur à un paysage naturel, à un coucher du soleil, à un visage humain ou à une toile, à une poésie, une musique, une architecture...
L’art fut, et la liberté de l’homme se réalisa, et son ultime bonheur se révéla être son ultime désir, le désir du beau en soi.
L’art, essentielle essence de l’humanité.
Joumana EL-HAYEK


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