La déclaration du secrétaire d’État adjoint américain Jeffrey Feltman dans laquelle il avait appelé le 14 Mars à profiter des prochaines législatives pour neutraliser l’influence des derniers alliés du régime syrien au Liban a ouvert en grand la bataille électorale de 2013. Même si dans les coulisses chaque camp la prépare déjà depuis longtemps. Pour l’opposition et la majorité en tout cas, les législatives de 2013 constituent une étape décisive qui devrait déterminer l’avenir du Liban pour les prochaines années à une période de turbulences dans la région. Le 14 Mars n’avait pas besoin des conseils de Feltman pour estimer que les législatives de 2013 devraient être l’occasion de revenir au pouvoir et d’obtenir une majorité claire au Parlement, alors que pour le 8 Mars, elles devraient lui permettre de consolider sa majorité en ne la laissant pas tributaire de groupes qui ont des options floues...
D’ailleurs, au fur et à mesure que cette échéance se rapproche, les positions deviennent de plus en plus claires. Le patriarche maronite Mgr Béchara Raï a ainsi fait savoir depuis quelque temps déjà, dans le cadre des assises chrétiennes élargies, qu’il serait favorable à une loi électorale qui renforcerait la présence chrétienne, c’est-à-dire qui permettrait aux députés chrétiens d’être élus par des voix chrétiennes, alors que selon la loi actuelle, un grand nombre d’entre eux dépend des électeurs musulmans. Sans se déclarer ouvertement en faveur d’un système en particulier, les milieux de Bkerké laissent entendre que le scrutin proportionnel pourrait être une formule acceptable et rejettent le maintien de la loi actuelle. Le camp du 14 Mars est globalement à l’opposé de cette position, militant directement ou non en faveur du maintien de la loi actuelle, qui permet au courant du Futur de maintenir son emprise sur les sièges sunnites, sans parler de quelques sièges chrétiens dans des circonscriptions à majorité sunnite. Les positions sont moins harmonieuses et simples du côté de l’actuelle majorité.
Le président de la République et le Premier ministre Nagib Mikati penchent en faveur d’un scrutin proportionnel qui pourrait leur assurer des sièges au Parlement, alors que si la loi actuelle est maintenue, ils ont de fortes chances de ne pas en obtenir sans passer par des alliances avec les groupes majoritaires, le courant du Futur pour Mikati, le CPL pour Sleiman, notamment à Jbeil et au Kesrouan. En principe, ils souhaiteraient l’adoption d’un système proportionnel ou de la formule mixte du projet de Fouad Boutros.
Amal et le Hezbollah, qui selon toutes les estimations contrôlent à eux deux 90 % des voix chiites, n’ont pas de préférence particulière, mais cherchent à profiter des élections pour devenir une majorité cohérente et en finir avec la coalition fragile d’aujourd’hui. Ils seraient donc favorables à un scrutin proportionnel sur la base d’une seule circonscription. Le CPL du général Michel Aoun, qui jusque-là préférait le système majoritaire avec des petites circonscriptions, s’est récemment converti au projet proportionnel sur la base d’une grande circonscription. Par contre, le courant des Marada, dont le chef Sleimane Frangié est à l’origine de l’actuelle loi basée sur de petites circonscriptions, reste hésitant. Mais il pourrait accepter la formule qui bénéficie à ses alliés au sein du 8 Mars.
Le véritable problème reste le cas du leader du PSP Walid Joumblatt qui a, en matière électorale, les mêmes intérêts que le courant du Futur, risquant de perdre son hégémonie sur les sièges druzes si une formule proportionnelle était adoptée ou en tout cas si la loi actuelle était abandonnée. Il l’a d’ailleurs clairement affirmé récemment, allant même jusqu’à dire qu’il serait prêt à quitter le gouvernement si « le projet de loi sur la proportionnelle, tel qu’il circule actuellement, est adopté, car il vise à éliminer des leaderships pour des raisons politiques ».
Cela signifie, en d’autres termes, qu’un nouveau dossier conflictuel attend le gouvernement qui risque cette fois de le faire éclater. Des sources proches de la majorité affirment toutefois que si les ministres du président Sleiman, du Premier ministre Mikati, d’Amal, du Hezbollah, du CPL et des Marada votent en faveur de la proportionnelle, ils peuvent ainsi représenter les deux tiers des voix et faire adopter le projet de leur choix, sans avoir besoin des voix de Joumblatt. Mais le problème se posera au Parlement, où, sans les voix de Joumblatt, tout projet de loi présenté par le gouvernement ne peut pas obtenir la majorité des voix des députés. En réalité, la majorité des députés (65) est requise pour le quorum et ensuite le vote peut se faire à la majorité des voix des députés présents. Mais c’est justement ce quorum qui risque de faire défaut. Autrement dit, le gouvernement actuel, en raison de la fragilité de la coalition qui l’a amené au pouvoir, est incapable d’obtenir un vote parlementaire en faveur de son projet. Et s’il s’en tient à la loi actuelle, il risque fort de rééditer l’expérience de 2009, c’est-à-dire de perdre la majorité au Parlement au profit du 14 Mars qui retrouverait l’appui de Walid Joumblatt, redevenu allié de facto en raison de ses intérêts électoraux.
Un véritable casse-tête sur lequel planchent sans relâche les experts de la majorité. Le ministre de l’Intérieur devrait d’ailleurs présenter un nouveau projet après les fêtes de Pâques. Mais nul ne se fait trop d’illusions. Dans le contexte actuel, les intérêts des uns et des autres restent inconciliables. À moins que... la situation en Syrie évolue d’ici à avril 2013 dans un sens ou dans un autre, modifiant les équilibres au Liban : si le régime syrien se renforce, cela rejaillira sur ses alliés libanais et sur les hésitants actuels, et s’il chute, cela devrait favoriser le 14 Mars, balayant toute tentative de changement de la loi électorale. Par contre, si la situation reste floue comme elle l’est aujourd’hui, l’idée d’un report des élections serait envisagée, sur la base de la démission du gouvernement actuel et de l’impossibilité pour un gouvernement chargé des affaires courantes d’organiser des élections...


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12 h 53, le 07 avril 2012