À peine terminée, la conférence des Amis de la Syrie, qui s’est tenue en Turquie, a pratiquement cédé le pas à une actualité sans cesse en mouvement en Syrie. Désormais, tous les yeux sont fixés sur la date butoir du 10 avril choisie par l’émissaire onusien Kofi Annan pour l’application de son plan. Toutefois, la conférence d’Istanbul, qui a regroupé des représentants d’environ 75 pays – dont certains de haut niveau –, a tout de même pris deux grandes décisions : d’abord reconnaître le Conseil national syrien comme représentant officiel et unique de l’opposition syrienne, et ensuite aider au maximum cette opposition pour pouvoir faire face au régime d’Assad, en reconnaissant son droit à se défendre. Concernant le premier point, certains participants à la conférence reconnaissent qu’il reste encore beaucoup de chemin à faire pour unifier l’opposition syrienne qui continue à être multiple, avec différentes factions en guerre entre elles. Mais, selon eux, ce qui s’est passé à Istanbul constitue un pas certain « dans la bonne direction ». Au sujet du second point, certains participants reconnaissent qu’il y a une sorte de contradiction entre l’appui à la mission de l’émissaire onusien Kofi Annan, qui prévoit l’arrêt des violences de la part des deux camps, et le fait d’appuyer par tous les moyens (y compris donc militaires) l’opposition. Selon ces participants, il s’agit toutefois de renforcer en quelque sorte l’opposition face à la puissance militaire du régime pour pouvoir plus ou moins rétablir un équilibre minimal des forces en présence.
Les défenseurs de la conférence d’Istanbul reconnaissent en même temps que celle-ci n’a pas été totalement à la hauteur des espoirs placés en elle, en raison de la complexité de la situation en Syrie et du fait que le régime syrien s’est montré plus solide que prévu. Il faut rappeler à cet égard les pronostics qui avaient été faits sur la chute du régime au mois de ramadan ou au plus tard avant la fin de l’année 2011. Ces pronostics se basaient sur la conviction que l’armée devait rapidement se diviser et que les proches de Bachar el-Assad allaient le lâcher. Mais la réalité a été tout autre. S’il est vrai qu’il y a eu de nombreuses désertions au sein de l’armée, celle-ci reste grosso modo solidaire et efficace. Mais les participants à la conférence d’Istanbul précisent que le mouvement de désertion va s’amplifier, d’autant que certains pays du Golfe comptent mettre le paquet pour attirer les officiers et les soldats, y compris alaouites, mécontents du régime d’Assad.
Selon des participants à la conférence d’Istanbul, il est clair qu’une opération militaire contre le régime syrien est improbable. En tout cas pour l’instant. La Turquie, sur laquelle beaucoup avaient misé, a clairement fait savoir qu’il lui est impossible de mener une opération militaire en Syrie sauf dans trois cas : s’il y a un aval du Conseil de sécurité, s’il y a un chaos en Syrie qui risque de s’étendre à son propre territoire, ou s’il y a un afflux massif de réfugiés syriens (des centaines de milliers) sur son territoire. Or, actuellement, il y a près de 20 000 réfugiés syriens enregistrés officiellement. Il y en a peut-être d’autres installés chez des familles ou chez des proches, mais ils ne sont pas recensés et de toute façon, on est loin des chiffres énormes qui imposeraient une intervention militaire turque.
En d’autres termes, la Turquie n’évoque pas pour l’instant le fameux projet de créer une zone tampon en territoire syrien, car elle impliquerait une opération militaire destinée à protéger cette zone. Les Turcs déclarent donc officiellement préférer une solution pacifique et politique qui passerait par un dialogue entre l’opposition et le régime sur une période transitoire. Car les participants à la conférence d’Istanbul sont catégoriques : ce qui est requis c’est un dialogue de fond qui va forcément aboutir à la chute du régime actuel. Comment? C’est la grande question, à laquelle les participants à la conférence d’Istanbul n’ont pas de réponse. Certains misent sur le fait que les pays arabes hostiles au régime syrien parviendront à convaincre des personnalités influentes du régime ou au sein de l’armée à lâcher Assad, en déclarant qu’il se peut que le régime s’effondre soudainement... D’autres préfèrent miser sur un éventuel abandon du régime par les Russes. Mais pour cela, il faudrait qu’il y ait une entente entre les Russes et les Américains sur de nombreux dossiers en suspens, dont celui de la Syrie. Autrement, la crise actuelle peut durer longtemps, même si le statu quo n’est pas dans l’intérêt des voisins de la Syrie, qu’il s’agisse de la Turquie, de l’Irak, de la Jordanie... ou encore du Liban. Pourtant chacun de ces pays refuse de reconnaître que la crise syrienne a des conséquences sur sa propre situation interne, les Turcs affirmant ainsi qu’il n’y a chez eux que 40 000 alaouites d’origine arabe alors qu’il existe plus de 15 millions d’alévis qui ne sont pas solidaires des alaouites de Syrie, alors que, toujours selon les Turcs, les Kurdes de Syrie sont différents de ceux de Turquie. Même chose chez les Jordaniens qui affirment que leur situation interne est stable, alors qu’ils se sont empressés de fermer leurs frontières avec la Syrie et que le royaume hachémite a durci son contrôle sur le pays pour empêcher une contagion syrienne. L’Irak affiche à son tour une grande sérénité, alors que sa frontière avec la Syrie reste incontrôlée. Reste le Liban qui n’a pas besoin de ces 8 000 Turkmènes au Akkar et ces 3 000 dans la Békaa pour justifier l’interférence de la situation en Syrie sur la sienne, puisque toutes les institutions et les parties politiques ont les yeux fixés sur la Syrie...
En résumé, la conférence d’Istanbul a constitué un pas de plus dans la mobilisation contre le régime syrien, en jouant le renforcement de l’opposition et la tentative d’isoler le régime. Mais sur ces deux plans, les obstacles restent grands, l’opposition est divisée et perd du terrain militairement, alors que la Russie continue d’appuyer Assad. Dans ce contexte, la mission Annan n’est considérée par les deux camps opposés que comme un moyen de gagner du temps, en attendant « des circonstances plus favorables ». Prochain rendez-vous avec la conférence de Paris en principe le mois prochain.


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