Il était loin le temps où, profitant d’un petit répit, nos enfants bien encadrés à l’école, nous nous retrouvions à la hâte autour d’un café. En tenue décontractée, prenant soin de ne pas nous prélasser, nos discussions tournaient presque invariablement autour des enfants, de leur éducation, de leurs problèmes, dans une ambiance sereine et simple.
Là, par contre, l’atmosphère était toute autre. Dans un brouhaha assourdissant, une multitude de femmes se retrouvaient. Souriantes, la conscience tranquille car elles participaient à un brunch de bienfaisance, elles s’embrassaient du bout des lèvres, s’assurant rapidement du coin de l’œil qu’aucune des personnes présentes ne portait la même tenue qu’elles. Puis rassérénées, elles s’empressaient de s’asseoir, commandant l’éternel narguilé et un café qui devait, paraît-il, leur être très vite servi pour contrer la migraine débutante. Curieuse, je pris place moi aussi à une table, observant et écoutant ces dames. Élégantes, maquillées, brushing, manucure et bijoux à l’appui, elles n’avaient omis aucun détail. Leur âge, d’après mes amies, variait entre cinquante et soixante ans. Il était cependant clair qu’elles étaient, pour la plupart du moins, des abonnées assidues aux instituts d’esthétique, combattant impitoyablement les moindres signes de vieillesse à grands coups de « fillings », de tatouages et même de chirurgie plastique. Avant de commencer leurs papotages, elles posaient d’un geste nonchalant leur sac griffé, bien en vue devant elles, avec à côté leur cellulaire dernier cri, qui ne cessera pas de sonner pour appels ou messages. On se serait cru dans un meeting d’hommes d’affaires supersollicités, si leurs réponses (à voix haute, cela va sans dire) ne révélaient pas l’identité de leurs interlocuteurs : « Don’t forget iron mister shirt, also do cake for children and wash hands before make my salad... » Ou alors : « Hi, ça va ? Chou akhbarik ?
Ce soir ? Non, on ne peut pas ma chère, il y a le dîner chez Zaza ! Chou, tu as oublié ? Comment, tu n’es pas invitée ! Mich maa2oul, comme elle est rancunière, ma kint 3arfita comme ça ! ... » Elles poursuivaient leurs conversations entre deux appels, expliquant aux autres ce qu’elles avaient déjà entendu, avec force détails et commentaires à l’appui. C’était comme une surenchère de scoops et d’informations, le plus souvent, hélas, peu profondes sinon malveillantes.
Abasourdie et un peu écœurée par tout ce que je voyais et j’entendais, je me réfugiais aux toilettes. Là au moins c’était plus calme.Je me regardais attentivement dans le miroir. Mon visage commençait à afficher la marque des années. Certaines rides se creusaient et d’autres se préparaient sournoisement. Je m’étais déjà aperçue que je n’étais plus tellement jeune quand j’avais vu mes enfants quitter la maison et quand des proches de la génération précédente avaient vieilli ou s’étaient doucement éteints. De plus, j’avais pris l’habitude de plaisanter avec mon mari et mes amis sur les nouvelles « sensations » liées à la cinquantaine. Les réveils un peu « bloqués », les petites pertes de mémoire. Bref, je m’étais plus ou moins faite à l’idée qu’à partir de cinquante ans, si on se réveillait un jour sans aucune douleur, il fallait demander à quelqu’un de nous pincer pour savoir si nous étions encore vivants. Mais je me rendais compte aujourd’hui combien il était difficile de vieillir dans une société tellement superficielle parfois. Une société narcissique qui vénère la jeunesse et vous relègue aux abonnés absents si vous lâchez prise. Hélas, de nos jours, seul le physique semble compter : les femmes surtout, quotidiennement matraquées par les médias, se doivent d’avoir un visage de poupée de cire sur un corps de rêve, quel que soit leur nombre d’années. Nos parents étaient-ils plus raisonnables, eux qui avaient vécu naturellement leur âge et avaient su vieillir gracieusement ? Je fermais les yeux, revoyant ces visages ridés encadrés de cheveux blancs, vieux oui, mais tellement sereins et rayonnants ! Bien sûr il y avait la peur, peur de la maladie, de la mort, de l’insécurité, de la solitude parfois. Mais il y avait aussi la sagesse, la maturité de dépasser cet affrontement stérile et vain entre un passé qui ne reviendra plus et un futur qu’on ne peut maîtriser. Ils avaient appris à accepter leurs corps avec tous ses changements, à s’épanouir et surtout à vivre enfin le présent, qui reste finalement le seul moment que nous possédons vraiment quel que soit notre âge.
« Mais qu’est-ce que tu as, ça ne va pas ? Je t’ai cherchée partout ! » C’était mon amie qui s’inquiétait de mon absence prolongée. « Tu me sembles sortie d’un autre monde, tu veux t’asseoir ? » Je respirais profondément et lui souris : « Non, ne t’inquiètes pas, je vais très bien. »
– Ah ? Tu ne m’en veux pas de t’avoir traînée de force avec moi ?
– Bien au contraire, ça m’a fait un bien, tu ne peux pas savoir, j’ai appris beaucoup de choses.
Elle me regardait à présent d’un air inquiet : « Oui, oui. Je suis sûre que tu n’as encore rien mangé, viens donc te mettre à table, je vais te ramener un plateau, tu veux des douceurs ? »
– Et comment ! Finis les corps de pin up moulés dans leur jeans, les repas « light » et les grignotages culpabilisants, je veux vivre au jour le jour et profiter pleinement de tous les moments. À bas les conflits et la course contre le temps !
– Écoute-moi bien, assieds-toi sur ce tabouret et ne bouge surtout pas, je vais voir si il y a un médecin dans la salle.
* Article dédié à ma mère et à toutes les mères qui ont su vieillir avec beaucoup de grâce... Bonne fête !


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