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Nos lecteurs ont la parole

Le temps d’un café

Par Adriana LEBBOS
Tu es assis à la terrasse d’un café. Toi et ton espresso. Tu le bois lentement. Tu prends ton temps.
Non, non, tu voudrais qu’il s’arrête, ton temps. Qu’il s’arrête longtemps.
Le temps, ce fichu temps. Tout va trop vite. On expédie, on dépêche, on accélère, on active, on entreprend, on presse, on précipite. Mais là, non. Surtout pas. Certainement pas. Tu voudrais figer le temps, l’espace de quelques instants. Tu voudrais qu’il s’épaississe, se coagule. Alors tu bois délicatement ton café chaud, ton café fort.
Tout en finesse, comme pour lui prouver que tu comprends toute sa subtilité. Comme un témoignage de gratitude à un moment précieux.
Le regard vide sur cette terrasse aux gens pressés et impatients, tu veux que le temps s’arrête pour toi et ton espresso. Tu veux que sa chaleur te brûle la gorge comme on inflige une souffrance. Tu avales chaque gorgée en espérant qu’elle te brûle, qu’elle te dépose l’amertume tant attendue au fond de la gorge. Un peu comme si tu n’étais plus capable de colère sans assistance. Depuis longtemps. Et pourtant. Tu laisses des larmes te monter aux yeux. Un peu ?
Beaucoup. Lentement. Sûrement. Et puis tu te dis que le temps n’y fera rien. Que le temps n’y est pour rien. Tu te dis qu’il n’y a pas de saison, de cycle ni même de climat pour ces choses-là. Tu te dis qu’à partir du moment où tu déposeras ta tasse vide sur cette table, tu ne pourras plus faire l’économie d’une seule seconde. Le temps ne t’épargnera plus.
Le temps est une machine qui ignore le mouvement arrière. Voilà. Tu es prêt à te dépêcher maintenant. Tu vas y aller en courant. En sanglotant un peu aussi.
Tu sais qu’à partir de maintenant, toutes les minutes, toutes les secondes vont passer vite, très vite, trop vite. Beaucoup trop. Tu ne sais plus comment faire. Mais tu sais que tu vas y aller. Pas parce qu’il le faut. Non. Mais parce que tu le sais. Tu te dis que ce moment avec ton espresso était important. Sûrement pas importun. Surtout vital.
Un peu comme un passage obligatoire. Un moment de transition où l’on passe du stade de combattu à celui de combattant. De victime à résistant. Pas un rituel ni un cérémonial. Juste un instant de vie, comme ça. Un instant de vie où l’on entend la mort avancer à grands pas, mais lentement.
Tu te dis que le goût de ton espresso avalé si lentement restera à jamais imprimé sur ta langue. Tu te dis que cette terrasse fera à jamais partie de ces endroits qui signifient quelque chose pour toi. Tu te dis que cet instant passé à essayer de capturer le temps restera un souvenir, lui aussi. Tu te dis qu’il ne faut plus attendre. Tu le sais. Tu le sens. Tu l’entends. Alors tu y cours. Dans un rien de temps, tu franchiras une porte comme on franchit un cap. Tu lui porteras tes derniers mots et captureras son tout dernier regard.
À jamais. Voilà. C’est comme ça. Parce que c’est ça. Parce que tu le sens. Parce que tu le sais. Parce que tu en veux. Parce que tu y vas. Parce que tu le sais. Tu avances. Tu trébuches. Tu te fais mal. Tu te relèves. Tu repars. Parfois tu te fais très mal. Alors tu t’arrêtes. Ça s’arrête. Tu ne repars pas. Parce que tu le sais. Ça ne se répare pas. Ça se vit. Ça s’accepte. Tu le sais. Et puis une secousse. Comme un besoin de spasme vital. Un séisme, un tremblement de l’être qui s’exprime mal. Maladroit sur l’échelle de la vie. Comme on dépose une motion, comme on en a le droit. On accepte ses émotions.
On les démontre du doigt. On laisse ses maux comme ils sont, pour une fois. C’est une révolution qui rigole au fond de toi. Et puis, tu repars. Tu y vas. Tu vas trébucher. Et d’autres prendront la relève.
Parce que c’est ça. Tu le sais. C’est comme ça.
Tu es assis à la terrasse d’un café. Toi et ton espresso. Tu le bois lentement. Tu prends ton temps.Non, non, tu voudrais qu’il s’arrête, ton temps. Qu’il s’arrête longtemps.Le temps, ce fichu temps. Tout va trop vite. On expédie, on dépêche, on accélère, on active, on entreprend, on presse, on précipite. Mais là, non. Surtout pas. Certainement pas. Tu voudrais figer le temps, l’espace de quelques instants. Tu voudrais qu’il s’épaississe, se coagule. Alors tu bois délicatement ton café chaud, ton café fort.Tout en finesse, comme pour lui prouver que tu comprends toute sa subtilité. Comme un témoignage de gratitude à un moment précieux.Le regard vide sur cette terrasse aux gens pressés et impatients, tu veux que le temps s’arrête pour toi et ton espresso. Tu veux que sa chaleur te brûle la gorge...
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